Et l'avion alors ?

 

Foutu bilan carbone... Ça fait quelques années que je cherche à vivre une vie qui soit un peu conforme à ce que je pense.

Critiquer le capitalisme et la société de consommation, c'est facile. S'en extraire petit à petit, c'est facile... il suffit de faire attention, de prendre un peu plus le temps pour les tâches quotidiennes, de ne plus fréquenter les supermarchés pour privilégier la formidable épicerie d'en bas de chez moi, de faire réparer mes chaussures chez le cordonnier plutôt que d'en acheter des neuves - même si ça coûte aussi cher... et d'arrêter de vouloir tout faire et d'aller partout au nom de : Ça se démocratise (qu'est-ce qu'on a pu produire d'ailleurs comme saloperies avec ce mot : des 4x4 aux piscines, en passant par les remontées de ski ou les voyages au Népal, la démocratisation permet d'avoir bonne conscience en critiquant le modèle bourgeois tout en y accédant).

Critiquer la formidable dépendance (servitude ?) au numérique et le pouvoir des multinationales, c'est facile. Y échapper c'est plus dur mais en n'ayant pas de smartphone, ni de compte sur les réseaux sociaux, c'est quand même plus simple... comme je n'ai ni l'un ni l'autre, je peux me concentrer sur : Comment faire pour réduire ma dépendance à Google ?

 

Je fais aussi du théâtre dans ma vie. Pour ça, je sillonne quelques routes et pistes d'Afrique de l'Ouest depuis 20 ans, j'écris des histoires dont l'action se déroule là-bas, je m'y suis fait des amis, une famille aussi, un réseau professionnel et certains de mes livres y sont publiés.

Donc je prend l'avion ; en bateau, c'est trop long, à la nage c'est trop dur... les seuls qui s'y essayent, je les admire et me prends souvent à rêver à les aider un peu plus pour contrebalancer l'effet d'une Europe qui les dénigre et les rejette... Quand ouvrira-t-on les frontières ? Vaste sujet mais je ne voudrais pas qu'on m’accuse de digresser... Je prends l'avion donc.

 

Hormis un plaisir non négligeable à aller là-bas, je consomme aussi un bon paquet de kérosène qui alourdit mon empreinte carbone comme disent les journalistes. Je dirais plutôt que je pollue - je préfère la justesse des mots aux formules policées.

J'ai beau signer des pétitions et militer pour une taxation du kérosène, je prends quand même l'avion.

Mais j'ai aussi des amis et ce sont parfois eux qui me font prendre le bon chemin. L'un d'eux, que j'aime beaucoup, et pas seulement pour ses découvertes musicales et le fait qu'il sache choisir de bonnes bières... Bertrand pour ne pas le nommer, fustige l'avion. Contrairement à une idée largement répandue qui consiste à dire que culpabiliser les gens n'est pas une bonne manière de faire, j'aime, à l'inverse, l'entendre parler de ses choix faits (en famille) de ne plus prendre l'avion, de l'entendre citer des chiffres, des courbes de pétrole indécentes, etc, etc, etc. alors qu'il sait très bien que le ciel est une route que je fréquente. J'adore nos conversations, l'entendre citer Philipe Bihouix tandis que j'invoque Naomi Klein.

Si nous nous comprenons toujours, souvent cette thématique de l'avion apparaît et une petite voix s’immisce alors dans un coin du cerveau : Manu, tu n'as pas honte de prendre l'avion ? (je m'appelle Manu quand je me parle tout seul, ça donne un air d'intimité tout de suite).

Cette petite voix, je la fais venir tout seul après quelques phrases percutantes de Bertrand ou quelques chiffres incontestables. Cette petite voix, elle est insistante et culpabilisante... et je l'aime bien. Oui, il n'y a pas d'erreur, j'ai bien accolés ces 2 mots !

Au fait, pourquoi les gens ne veulent pas être culpabilisés ? Je n'en sais rien... sans doute parce qu'elle incompatible avec cette injonction au bonheur qui circule dans notre société, parce que le mot d'ordre aujourd'hui est le bien-être et que se sentir culpabilisé, comme je l'ai parfois entendu, c'est violent.... tiens il faudra qu'on pense à demander à celles et ceux qui ont fui la Syrie, une définition du mot violent… Je digresse.

Toujours est-il que ça ne me gêne pas de me sentir culpabilisé, ça permet de voir où sont mes contradictions – de celles que j'assume à celles que je n'assume pas.

Et ma pollution, je l'assume de moins en moins.

Avec une amie, ex-directrice d'un Institut Français, on allait monter une tournée d'un de mes spectacles en Afrique, une tournée qui aurait impliqué de prendre plusieurs fois l'avion en 1 mois.

Je me suis dit que j'allais arrêter cette tournée pour me sentir un peu plus propre.

Je le lui ai dit aussi.

 

La semaine où j'ai pris cette décision de ne pas engager cette tournée, j'ai vu Ce qui m'est dû... de La débordante compagnie, un super spectacle où on peut entendre cette phrase :

    "Chacune des actions suivantes épuise immédiatement notre quota annuel (d'émissions de gaz à effet de serre)

  • manger 200g de bœuf par jour

  • acheter quelques kilos de matériel électronique

  • habiter à 15 km de son travail et y aller tous les jours en voiture

  • chauffer au gaz un appartement mal isolé de 63 m²

  • Faire un aller-retour Paris-New York en avion."

 

Foutu bilan carbone... j'ai beau avoir ni frigo, ni cafetière électrique, ni robot ménager, me déplacer souvent en stop, dormir parfois sur mon lieu de travail pour éviter quelques allers-retours, manger occasionnellement de la (bonne) viande, ne pas avoir de smartphone, ne jeter presque rien et n’acheter pas beaucoup plus... il me reste toujours ces allers-retours en avion qui bousille mon quota d'émission de CO2.

Bon pourtant, là j'en avais enlevé plusieurs d'un coup, de ces allers-retours polluants !

 

Toi Manu, c'est pas pareil, tu ne vas pas au Club Med, tu vas là-bas pour écrire des textes qui dénoncent des choses !

Celle qui dit ça, c'est une autre petite voix dans ma tête ou celle d'une personne ou deux de mon entourage qui cherchent à me rassurer quand j'évoque le sujet... parce qu'on est tous pétris de contradictions....

Certes.

Mais est-ce que les paroles valent les actes ?

 

C'est plus facile de parler, ça donne du crédit et de l'importance, voir du sens à quelques idées. Pourtant ceux qui le font vraiment, qui agissent en actes, celles et ceux à qui ont ne pourra jamais reprocher de bousiller les accords de Paris parce qu'ils vivent le plus simplement possible dans des endroits qui n'ont rien à voir avec nos villes surpeuplées et surpolluées, ces personnes-là on les traite d'extrémistes....

Le monde est injuste tout de même. D'autant que ces mêmes personnes qui agissent plus qu'elles ne parlent, s'il fait un peu trop froid ou un peu trop chaud, elles ne se précipitent pas sur l'achat d'un climatiseur... Tiens il faudra penser à mettre les climatiseurs dans la liste des trucs qui foutent en l'air notre bilan carbone annuel. Je digresse...

En tout cas, ce sont ces personnes-là, celles qui agissent sans le crier, qui devraient nous servir de modèles, pas la plupart de nos politiciens... ni moi !

Car malgré ma bonne intention de ne pas faire cette tournée de spectacle, il me reste encore au moins un voyage à faire au Togo, peut-être même deux, retourner avec ma copine et mon beau-fils voire celle que je peux considérer comme ma famille d'adoption... Je peut-être d'ailleurs y rester 1 ou 2 mois de plus pour faire ma tournée par voie terrestre...

 

Je ne suis pas sûr d'arriver à me retenir d'aller au Congo ou en Guinée, faire des projets qui ont du sens, animer des ateliers d'écritures, continuer à écrire des pièces qui disent de ces choses qu'on n'a pas toujours envie d'entendre...

Foutu bilan carbone...

 

J'ai fait un pas, cette semaine... Un pas de plus et ça, c'est grâce à mon pote, c'est sûr ! Il faudra que je lui paye une bière pour ça d'ailleurs, ou deux même... en local il y en a de très bonnes brasseries. Je digresse...

Un pas c'est quoi ?

Ce n'est pas grand chose, mais au moins, j'aurai vraiment honte la prochaine fois que je prendrai l'avion... et à force de honte, j'arriverai à faire un autre pas...

 

Ça me fait repenser à cette autre phrase dans le spectacle de La débordante compagnie, cette phrase qui est un monde à elle toute seule :

"Le fait de ne rien pouvoir changer au système n'annule pas ma responsabilité."

septembre 2020

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