CARNET DE ROUTE

2 ème MOIS

Mardi 20 avril - extraits

 

Quatre semaines que cette tournée a débuté. Quatre semaines, sans pour autant que ça ne fasse un mois. Tout ça à cause d'une petite semaine de confinement à la maison : les calculs de durée pourraient être un casse-tête mais je préfère me concentrer sur l'espace et laisser le temps de côté, j'ai repris la route c'est l’essentiel.

J'entame ma première longue distance depuis ce début de confinement : rejoindre Mas Grenier, au sud de Montauban : cinq cent kilomètres. Avec une étape au sud de Poitiers où je dois jouer chez Karine.

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Je reprends le même trajet qu'à l'aller : Beaupreau > Cholet > Bressuire > Parthenay > Poitiers > Chauvigny - où j'aperçois, de loin, l'arrière du petit cimetière où j'ai dormi la première nuit. > Lussac-les-Châteaux - où il y a la même déviation qui empêche de traverser la ville, avec la même gentillesse de la personne qui conduit et qui fait un détour, sans que je n'ai rien demandé, pour me déposer sur la bonne route.

Un jour sans fin...

 

Un jour sans fin qui connaît tout de même un léger soubresaut, un minuscule bouleversement dans cette descente vers le sud car je dois bifurquer pour aller près de St Romain. (...) Je reste deux jours chez Karine et Tiphaine. Je connais Karine depuis plusieurs années pour bosser avec elle sur des festivals. Je découvre Tiphaine, son amie. Elles font plaisir à voir toutes les deux. Elles adorent être dehors et on ne peut que leur donner raison : le jardin est super, le bois un peu plus loin, entièrement tapissé de fleurs bleus est magnifique. Nous restons les soirées près du feu, autour du brasero, avec des légumes à la braise pour le repas. L'heure de l'apéro est aussi l'heure des confidences, je leur demande de me raconter leur rencontre amoureuse... qui m'inspire cette phrase que je laisserai en haut du poulailler en partant :

L'amour est un brin de poésie, à moins que ça ne soit l'inverse.

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Je profite de ces deux jours pour jouer Les dromadaires... et faire de l'administratif pour ma compagnie ; sur la route ce n'est pas toujours simple de trouver à la fois le temps, la connexion internet et l’alimentation électrique – je navigue parfois d'une laverie automatique, pour recharger mon ordinateur, à l'extérieur d'un office de tourisme pour me connecter... vivement la ré-ouverture des cafés !

 

Mercredi 21 avril

 

Je continue mon trajet : de Charroux, je reprends la route d'un jour sans fin, initiée lundi : Confolens > Saint Junien.

Je m'arrête prendre un café dans le même bar, au même rond-point car je me suis fait déposé quasiment au même endroit. Un peu plus tard, ça frôle même le surréalisme : je décide de marcher pour voir si une des phrases que j'avais écrit sur un mur il y a plus de trois semaines, avait tenu ; même si j'ai ma pancarte à la main, je ne cherche pas à faire de stop, de toute façon je suis de dos. Alors que j'arrive tout juste au mur, une voiture s'arrête pour me prendre. Je monte au moment même où je lis la phrase, elle toujours là.

Les murs sont des horizons qui sourient.

 

 

Saint Junien > Châlus.

Arrivés à Châlus, la répétition ne m'amuse plus, j'ai une sensation bizarre, mes yeux se posent sur du déjà-vu depuis trop de villes, j'ai l'impression qu'il y a moins de place pour l'imprévu, ou du moins la nouveauté. La proximité géographique des maisons de Brigitte et de Rebecca, qui m'ont toutes deux invité il y a un mois, pourrait me faire continuer pour passer les saluer mais... quelqu'un qui connaît quelqu'un que je connais, me dit qu'il est possible de prévoir une représentation dans l'Aveyron, avant de continuer ma descente vers le sud, je n'ai donc pas le temps de m'arrêter.

Plutôt que de rejoindre Thiviers, je dévie mon itinéraire et le jour reprend sa faim... de nouveautés. Je finis de traverser la Haute-Vienne avec un couple d'anglais. Assis à l'arrière, je contemple les milliers d'étangs qui parsèment le paysage.

Je repense aussi aux personnes qui m'ont prises ce matin, dont une femme qui faisait du nettoyage et m'a dit commencer chaque jour à trois heures du matin. En disant ça j'ai vu une larme se dessiner, elle l'a retenue, je n'ai pas su quoi dire, j'avais la gorge serrée.

Quelques voitures plus tard, j'ouvre mon enveloppe des Défis du mercredi : il me faut placer le mot « hypoténuse » dans la prochaine conversation, ce sera avec un agent des télécoms. Défi réussi.

(...)

 

C'est une journée de stop comme je les aime : j'attends peu, beaucoup de personnes différentes, qui me prennent font toutes, de bon cœur, quelques kilomètres de plus pour m'avancer, ou un détour pour m’emmener une ville plus loin. Je vais vite. Par deux fois un orage éclate, pluie torrentielle et grêle. Par deux fois, je suis à l'abri dans une voiture. Une femme, accompagnée de sa mère qui a passé les 80 ans, me propose même de dormir chez elle, je décline car les nuits à la belle étoile me manque. Un peu plus tard et un peu par hasard, je suis à La Roque Gageac dans le Périgord Noir. Je n'imaginais pas en prenant mon petit déjeuner le matin que je dormirai au bord de la Dordogne, sur une plage de sable, face à des falaises ocres et grises qui sont tout simplement sublimes. Le confinement et le couvre-feu font que j'ai ce site, habituellement ultra-touristique, pour moi tout seul.

J'adore ne pas savoir où je dormirai le soir mais là, il y a quelque chose de magique, je me sens heureux d'un bonheur qui déborde, je ris et je chante.

J'ai toujours aimé voyager sans guide touristique : plutôt se laisser surprendre par ce qu'on va voir - au risque de rater des choses, que de savoir à l'avance ce que l'on va trouver. Ce voyage me conforte encore une fois. Et même si j'ai certainement vu des endroits encore plus beaux lors d'un précédent voyage en Dordogne, tomber sur un lieu magnifique sans s'y attendre le rendra toujours sublime.

Ma soirée est un gâteau que je savoure, avec en prime, cette petite cerise : j'apprends ce soir-là que je vais jouer deux fois ce week-end. Les représentations s'organisent (presque) toutes seules. Un régal.

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Les jours se suivent mais ne se ressemblent... pas suffisamment pour abandonner ce proverbe.

Mon animal-totem devient l'escargot, j'attends 20, 30, 40 minutes pour n'avancer que de 5-10 km à chaque fois... La fatigue s'installe, l’impatience n'est parfois pas loin.

En milieu d'après-midi, des anges passent : après m'avoir déposé sur le bord de la route, un couple de jeunes, Céline et Clément, revient me chercher et fait un détour de vingt kilomètres pour m'emmener au bord du Lot, où j'avais projeté de passer la nuit. Ce seront mes anges de la soirée ; à 16h, je m'installe dans un bois qui surplombe l'eau.

Mon sac se transforme en bureau, je calcule des temps de parcours, des distances à faire pour organiser la suite de la tournée.

Je finis de lire Être un chêne, sous l’écorce de Quercus. Un livre formidable, mélange de biologie, de botanique et d'histoire, qui se lit comme un roman : super original dans la narration, fabuleux dans ce que ça procure comme envie de comprendre et d'aimer les arbres.

Pendant ma lecture, un bruit me fait me retourner, deux biches passent à cinq-six mètres de moi, la magie n'a donc pas abandonné ce voyage.

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Pour la première fois, la nuit, j'ai peur.

Alors que je suis dans mon duvet, un autre animal vient près de moi. Il est assez gros mais la végétation est trop dense pour deviner ce que c'est. Dans ces cas-là, l'imagination n'est pas la meilleure des alliées, elle s'emballe. Si j'ai dormi plusieurs fois dans les bois, le souvenir d'un petit sanglier qui m'avait percuté il y a 25 ans de ça, n'arrange rien.

Pour me rassurer, je monte ma tente : elle n'est n'est peut-être qu'un abri psychologique mais c'est un abri quand même. Puis le même animal revient, ou un autre qui lui ressemble : les mêmes bruits, la même attente à deux mètres de la tente, les mêmes déplacements avec les mêmes arrêts qui emballent encore un peu plus mon imagination.

Vivre avec la nature n'est pas si simple ; à dormir dehors, l'être humain redescend du piédestal sur lequel il se met souvent et redevient un animal parmi les autres, un animal craintif et ignorant.

Au-delà de ces considérations philosophiques, je me rends surtout compte que je n'arriverai pas à dormir tranquille. Je me lève, démonte ma tente - sans lampe de poche, pour ne pas me faire repérer en ces temps de couvre-feu. Heureusement, la lune m'éclaire, je descends la petite falaise avec suffisamment de ridicule pour la faire sourire.

Je vais au bord du Lot, près de l'eau, je me sens rassuré. Je m'endors... comme un loir !

 

Vendredi 23 avril

Le week-end s'enroule autour d'un rythme différent, je passe les trois soirs dans trois maisons différentes : chez Anne-Marie et Djé pour un repas en famille - puisqu'un presque-hasard m'a fait me retrouver chez ma cousine éloignée. Puis chez Lola et Seb qui m'emmèneront chez Anaïs jouer La Solitude du 3è jour. Enfin chez Christian et Zora chez qui je jouerai Les dromadaires ignorent tout du désespoir - à défaut de pouvoir jouer sur la scène extérieure que Christian et Zora ont construit afin de programmer des groupes de musique chaque mois, le vent frais qui s'installe et l’impressionnant coassement des grenouilles font nous réfugier dans le salon

À chaque fois les moments sont très chouettes : on se retrouve avec une jauge publique qui frôle l’indignation du confinement, autour de plats et des verres qu'on partage, je suis entouré des gens qui ré-inventent le monde à leur manière, j'aime les écouter. Quelques parties de jeux de société font de réjouissantes ponctuations - j'adore jouer !

 

Je passe de nuits à la belle-étoile où je me couche en même temps que le soleil, vers 20h30, 21h... à des soirées où les sourires s’éteignent vers 1h, parfois 2h du matin.

J'ai envie de profiter de tous les moments - et ceux-ci sont vraiment beaux, mais je sens aussi la fatigue qui s'installe.

 

J'ai fait quinze représentations en un peu plus d'un mois, parcouru 2200 km depuis le début de cette tournée, vécu à des rythmes qui contredisent parfois les deux côtés de la nuit, pour le gros dormeur que je suis.

Cette tournée est encore mieux que ce que j'avais imaginé mais je me rends compte que je ne pourrai pas écrire tout ce que je voulais. Si j'ai laissé de côté le roman que j'avais commencé en ce début avril, j'en oublie par contre les traditionnelles phrases que j'inscrivais en partant de chez mes hôtes... ainsi qu'une paire de chaussettes que Christian m'enverra par La Poste sur une prochaine étape.

En tout cas, ces trois derniers jours m'ont fait rencontrer des personnes, avec une sincérité dans l'accueil qui donne envie de revenir. On me parle aussi de concrétions rocheuses, que j'ai envie de voir. Je ne connaissais pas l'Aveyron, je lui redonne rendez-vous.

​Mercredi 28 avril - extrait

 

En ouvrant mon enveloppe ce mercredi-là, je me dis que je ne pourrais peut-être pas réaliser mon défi... mais lorsque je le ferai je serai sans doute bien ridicule !

Si je ne peux pas faire mon traditionnel Défi du mercredi, c'est que j'ai laissé de côté mes pérégrinations asphaltiques pour une pause de trois jours, à Mas Grenier, dans la maison de Mathilde et Didier.

 

Je connais Mathilde et Didier depuis plus de 15 ans, nous habitions la même ville et je faisait souvent des spectacles pour Blain sans Frontières, une association qui s'occupe de sans-papiers, dont ils faisaient partis tous les deux.

Je suis arrivé lundi, ils n'ont pas changé (…), toujours cette même volonté d'aider les parcours cabossés.

Je joue La solitude du 3è jour et Sept réalités sur le coltan... J'en profite aussi pour faire de l'administratif, je récupère le retard de deux-trois trucs qui traînaient et je commence à écrire une autre pièce de théâtre : le troisième opus qui clôturera la trilogie commencée avec les 2 pré-cités.

Jeudi 29 avril - Le ridicule ne tue pas.

 

Faire deux fois le tour de l’Église de L'Isle Jourdin en courant avec deux sacs à dos : un sur le dos, un sur le ventre, a de quoi rendre un brin ridicule. Certes.

Mais c'était mon Défi du mercredi et je ne pouvais pas ne pas le faire. Je repense à Antoine, mon beau-fils, en me disant que c'est lui qui a dû avoir l'idée, depuis les Cap ou pas cap ? qu'on se lance lors de nos vacances – d'autres sortes de défis dont un qui m'a d'ailleurs fait me retrouver debout sur des toilettes publiques à déclamer de la poésie alors qu'Antoine, lui devait lancer un « Je vous ai compris » en haut d'une plage où se dorait une centaine de personnes.

Le ridicule ne tue pas dit le proverbe... mais trop peu de personnes de l'Isle Jourdin en ont profité ce jour-là... dommage !

(...)

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Vendredi 30 Avril -

Je me réveille sur les bords de la Garonne où j'ai passé la nuit. Pour la première fois où je dors près de l'eau, pas de belle-étoile ; les averses qui égrènent le temps ces derniers jours m'ont fait monter la tente. Quand j'ouvre l'entrée pour profiter des oiseaux, mon feuilleton matinal me propose également de suivre une petite dizaine d'écureuils qui se courent après, dans un arbre, juste au dessus de ma tête. Je n'ai jamais vu autant d’écureuils en même temps, ils sont drôles.

 

Je n'ai toujours pas de nouvelles de Mona et je m'impatiente un peu de cette situation. Comme je suis proche de ma prochaine escale où je dois jouer, j'ai une demi-journée devant moi que je prends à écrire. Écrire les poèmes que Mona aurait inventé si elle était passée par là.

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La course à la technologie est une insulte

Je vous laisse à vos futurs, à vos 5G et à vos cultes,

je préfère une sobriété numérique

où la nature puisse vivre sans peur-panique

Les ronds-points sont des lieux à faire tourner en rond,

une société qui ne tourne plus vraiment rond

​Samedi 1er mai -

 

La tournée initiale prévoyait que je joue à Aurignac, un village au sud de Toulouse. Si, en toute logique, le confinement a changé la donne pour pas mal d'endroits, ici la question se pose différemment : la représentation est organisée, non pas par une médiathèque, mais par un café associatif et doit se dérouler en plein-air, pendant le marché. Après quelques interrogations qui se balancent de : Quels sont les risques ? à Faut-il annuler ? il est très rapidement convenu que je vienne.

Je suis donc arrivé la veille chez Émilie, une des responsable de La Cafetière – formidable lieu café-librairie-ateliers-rencontres-et-j'en-passe...

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Il y a également chez elles, deux autres couples. Des amies avec qui elle travaillé aux Philippines il y a quelques années, ils passent quelques jours de vacances ensemble. Les voisins sont aussi invités pour l'apéro et je découvre qu'ils ont très longtemps habité à quelques kilomètres de chez moi. Le monde est petit, dit le proverbe, même à Aurignac !

 

Ce samedi midi, pendant le marché donc, je joue La solitude du 3è jour.

Jouer clandestinement - en plein air ! - rend le moment encore plus euphorisant.

Certains d'entre vous se demandent peut-être s'il y avait beaucoup de public ? Je répondrais qu'officiellement, il n'y avait que 6 personnes. S'il existe des Secrets d’États, disons que les marchés ont aussi leurs mystères.

Pour moi c'est une première en extérieur depuis le début de cette tournée. Je quitte le confort des salons, en me demandant si le public va bien entendre malgré la proximité des vendeurs ambulants ? Est-ce que ça ne va pas être long – que le froid et la fine pluie ne vont pas rendre les conditions trop désagréables ?

Je retrouve le théâtre de rue, pousser la voix pour qu'on m'entende plus, écourter certains silences... mais je dirais qu'au vue des retours, tout le monde a passé un bon moment !

 

L'art joue pleinement son rôle en cette période. Même si la situation est tragique dans le secteur culturel, et j'en suis conscient - puisque concerné -, l'art n'est plus ce produit culturel à vendre dans les théâtres et les festivals, qu'il est parfois (souvent ?). Il vient interroger, provoquer remous et sympathies, bousculer le jeu des règles et des lois. Des occupations de théâtres aux fanfares qui prennent d'assaut les marchés en passant par les impromptus de danse, les spectacles qui se jouent « clandestinement » un peu partout en France, ou cette chanson d'HK devenue un hymne, l'art offre un petit moment de rébellion.

L'art est à sa place.

​Suite -

 

A venir