CARNET DE ROUTE    - (extraits)

3 ème MOIS

Lundi 17 Mai

 

Toutes les représentations prévues cette semaine sont sur Lyon et aux alentours. Je passe de maisons en maisons. Un lundi chez Mathilde et Marius avec promenade, jeu de société et quelques discussions dont celle de leur rencontre : Marius est un membre actif du Parti Communiste, Secrétaire fédéral du Rhône pour la JC ; Mathilde est sympathisante, gravite autour de ce mouvement, s'y intéresse. Lors d'une manif, un 1er mai, ils se trouvent. Une belle rencontre à la fois symbolique et amoureuse.... qui me donne envie de me remettre à mon roman laissé en plan.

Mais le temps me manque pour écrire. D'autant que j'ai aussi un autre petit texte à rendre (...) J'y reviendrai.

 

Le lendemain, mardi, la représentation prévue au lycée est annulée, je jouerai à la place dans le salon de Catherine. Je suis arrivé chez cette professeure de français grâce à une amie, Lætitia, qui enseigne également le français, à Lomé, au Togo. Ces deux-là se sont croisées dans le monde virtuel, par le biais d'un groupe Facebook d'échanges de savoirs autour de leur matière. Depuis elles s'apprécient beaucoup, et suffisamment pour que l'une conseille à l'autre de m'inviter.

Le Togo... J'ai passé dans ce pays, des moments qui ont changé ma vie, qui ont orienté mon activité professionnelle, qui ont modifié ma manière de penser. Là encore ce pays distille de quoi faire que cette tournée continue.

 

Chez Catherine, je rencontre Hana, Zein et leur fille Haya, des libanais en attente de papiers qui sont hébergés dans cette maison depuis sept mois. Architectes tous les deux, ils ont quitté le Liban pour s'installer au Ghana où ils ont chacun monté leur entreprise. Des années plus tard, la grave maladie de leur seconde fille les a fait retourner dans leur pays d'origine pour tenter de la soigner, c'était l'année dernière. Mais l'année dernière a été aussi celle de l'explosion dans le port de Beyrouth. Une explosion de produits chimiques qui souffle l'hôpital dans lequel leur fille était soignée. Ils échappent à la mort par un prodigieux hasard – Grâce à Dieu, dira plutôt Hana. En urgence, ils cherchent un autre lieu qui pourrait réaliser la greffe de moelle osseuse dont a besoin leur petite fille. On leur propose la France. Ils y arrivent donc, ou quelques temps.

Il n'y aura pas de second miracle et Haya continuera à vivre sans sa sœur. Il n'est pas non plus question de quelques temps mais d'une longue durée car la famille ne peut plus rentrer chez elle... faute de papiers ! Hana et Zein n'ont plus rien : toutes leurs affaires sont au Ghana, dans une maison où certaines choses se font voler. Leurs activités professionnelles respectives se sont, de fait, arrêtées et Hana a du licencier une dizaine de personnes car elle n'a pas réussi à faire reprendre son entreprise.

Coincés en France : une injustice, à mon goût mais Hana est plus philosophe :

« Notre vie a complètement changé, du jour au lendemain. Mais nous avons choisi de rester là car notre destin est ainsi... et que notre petite fille est enterrée là ».

Sa nostalgie n’entame pas son sourire. Ni sa foi.

Plus tard, leur histoire émouvante entraîne une discussion autour de Dieu. Nous sommes là tous les quatre à en parler : ce couple musulman, elle sunnite et lui chiite, Catherine, catholique, et moi athée... la cuisine rassemble bien des horizons.

 

Le lendemain, pour rejoindre Lyon depuis chez Catherine, même si je suis en banlieue et qu'il n'y a que dix kilomètre, je fais du stop : pour ne pas prendre le bus, parce que j'ai le temps, que ça m'amuse. La proximité des grandes villes n'aide pas : comme lundi, j'attends presque une heure avec des centaines de véhicules qui défilent devant moi – dont cette voiture qui s'arrête dans le sens inverse de celui dans lequel je vais. Le conducteur avait vu que je galérais, alors par solidarité, il fait demi-tour pour me prendre et me déposer à l'endroit où je veux dans Lyon. Je monte, on échange quelques souvenirs de stop puis je pose la traditionnelle question : « Tu fais quoi dans la vie ? ». Sa réponse sera la première du genre : « Des choses qui ne peuvent pas se dire ».

Je devine, en filigrane de notre conversation, ce qui ne peut pas se dire... et je me répète une fois encore, une des phrases qui a ouvert ce carnet : tout le monde prend en stop. Vraiment tout le monde !
 

Jeudi 20 Mai

 

Les jours se suivent donc dans une semaine (presque) sans stop, sans nuits dehors, sans belle-étoile sinon celle qui m'accompagne depuis le début.

Car ce jeudi, je joue La solitude du 3è jour pour l'association Habitat & Humanisme - et entre deux jours de (très grosse) pluie, le soleil fait une percée chaleureuse pour la seule représentation en extérieur de cette semaine.

Nous sommes dans un jardin collectif qu'on ne soupçonne pas depuis la rue, qui donne une note de fraîcheur à ce moment simple et convivial. Un super moment. On discute avec les résidents : de voyages, d'écriture et de potager bien sûr.

Ensuite, c'est en pot en terrasse avec Catherine, une des bénévoles d'HH. Le fait pourrait être anodin mais pas ce jour-là car les bars ont rouverts depuis hier. Je sens que cette réouverture va agréablement agrémenter de futurs moments de mon itinérance... Qu'est-ce que les bars ont pu manquer ; on prend vite conscience de ce qui est essentiel.

 

 

Pendant quelques moments d'attente, j 'écris les poèmes de Mona, je désespère d'avoir de ses nouvelles. Si je sais faire de la patience une vertu pour le stop, ma patience avec elle a ses limites... elle me manque.

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Entouré des résidents d'Habitat et Humanisme

Le soir, je suis hébergé chez Nathalie. C'est grâce à elle si je suis sur Lyon, c'est elle qui a permis d'organiser la représentation de ce jour, celle du samedi qui arrive, ainsi qu'une autre qui n'a malheureusement pas pu se faire – les normes sanitaires sont encore suffisamment kafkaïenne pour que tout ne se déroule pas simplement.

 

On partage l'apéro ce jeudi soir, je retrouve son enthousiasme et ses yeux qui sourient. Le lendemain elle m'emmène dans une autre maison d’accueil d'Habitat & Humanisme où elle est elle-même bénévole - une autre de ses qualités, se rendre disponible pour aider. On pense organiser une représentation à l'improviste, pour le plaisir.. mais le plaisir des résidents est ailleurs : plutôt café, brioche et jeu de société. Ça me va, je l'ai déjà dit mais j’adore les jeux de sociétés. Je découvre Rummikube. Je découvre aussi le parcours de Fabien, qui a vécu douze ans dans la rue. J'adore entendre les parcours des gens, la vie ne nous emmène pas tous au même endroit. Si Fabien a été cabossée par l'enfance, s'il a galéré dans la rue, il n'en parle pas comme quelque chose de négatif. Il raconte aussi tout ce qu'elle lui a apporté - un lieu d'apprentissage et de démerde. Il trouve dommage que des personnes qui sont suffisamment riches de fric et de confort, soient aussi, parfois, pauvres de ne pas savoir se débrouiller.

Leçon de vie.

 

Samedi 22 Mai

 

Nathalie m'emmène chez son amie Sonia pour y jouer La solitude... Le week-end de trois jours a fait déserté le salon de quelques personnes attendues pour cette représentation chez l'habitante. Peu importe. Marius et Mathilde sont venus, il y a aussi Laurence et Czes, les voisins.

Czes a l'air touché par le spectacle mais comme il le dit si bien : « Tu auras beau ajouter toute les larmes que tu veux a ce que tu écris, ça ne dépasseras jamais la réalité ». Oui la réalité est parfois plus triste et cruelle que ce qu'on en dit d'elle mais il y a suffisamment de poésie dans ce que dit Cwez pour faire croire à une belle vie.

 

Le lendemain Sonia a concocté une petite balade-découverte du Mâconnais. Une agréable balade, que Sonia commente de ses connaissances historiques. Une balade qui nous fait passer par trois villages médiévaux, chacun a sa chapelle, la dernière est originale de contemporanéité, la première – celle de Brancion - a des vitraux dont j'espère me souvenir très longtemps.

Ce dimanche 23 mai,

Tout autour de la tente, un champ d'orties !

63. La nuit dans les horties - nuit du d

Lundi 24 Mai

 

La semaine début sur un ton coloré : un homme en T-Shirt et en slip m'interpelle : « Tu veux un café ? ». Ce n'est, somme toute, pas si étrange que ça puisque cette nuit j'ai dormi près d'un canal, que l'homme est debout sur une péniche et qu'il est maintenant 7h30. J'accepte volontiers et nous discutons une petite heure avec Jean-Paul. Il me montre l'aménagement intérieur de sa péniche qu'il a acheté depuis peu et qu'il retape, le travail est magnifique. Faute d'avoir pu faire un tour du monde à la voile, il s'offre pour l'an prochain un voyage jusqu'à la mer noire.

Je lui parle d'un prochain voyage qu'on veut faire en famille et qui comprend une traversée d'Europe, il nous invite à le rejoindre sur la péniche. Je lui parle alors de petits contes que je fais sur le thème de l'eau, l'invite à me recontacter s'il a envie.

Il n'est pas dit qu'on ne se recroisera pas... En France ou quelque part sur le Danube.

 

Une heure plus tard, je suis en compagnie de François et Freddy qui vont acheter des poules au marché de Louhans. Je comptais traverser Lohans mais en voyant les bouchons pour arriver jusqu'au centre-ville, je ne peux que m'arrêter : que se passe-t-il vraiment pour qu'il y ait autant de monde ? C'est un marché à la volaille très réputé – nous sommes dans la Bresse ! Tout le monde vient vendre, du professionnel du gallinacée au particulier qui vient taquiner le client avec ses deux-trois poules. Il y a des milliers de personnes dans les rues.

 

Pendant le trajet, François et Freddy m'ont fait savoir qu'ils auraient aimé que je vienne jouer chez eux. Comme il n'est que 10h le matin, je suis pétri d'hésitations... la pluie me nargue, je dois rejoindre Nancy... mais j'ai le temps... mais la pluie me nargue... je décline pour continuer mon voyage vers le Nord. Je préfère aujourd'hui me dire que je n'ai pas de regrets, mais en vrai... j'en ai ! J'aurais aimé m'arrêter jouer chez vous François et Freddy, une autre fois, qui sait.

 

La pluie ne fait pas que narguer. Elle tombe. Heureusement Mirza, qui conduit la voiture suivante va loin dans ma direction... Très loin puisqu'elle va jusqu'à... Nancy ! C'est con, je pourrais faire le trajet d'une traite mais j'irai trop vite puisque je serai ensuite obligé d'attendre 2 jours dans cette ville où Marylou, mon amoureuse, doit me rejoindre jeudi. Je lui demande de me laisser un peu avant Épinal.

 

Je vais le soir à Ronchamp. Il y a deux étoiles pour ce petit village, dans mon atlas Michelin, aucune application numérique pour me dire de quoi sont faites la réputation de ces étoiles mais comme je préfère la surprise à l'explication, ça me convient ! Je l'apprends donc à l'arrivée : il y a là une abbaye construite par Le Corbusier. L'abbaye est fermée mais devant la grille un jeune homme arrive et nous donne quelques explications – à un couple de touristes et moi. Des explications foisonnantes de détails sur cette construction architecturale mais aussi d'enseignements historiques, il semble passionné. Guide ? « Non j’habite ici, dans le village mais je m'investis pas mal dans la vie de la commune ».

Effectivement. Et ce coup de chance pallie à la petite déception de n'avoir pu rentrer.

 

Je compte monter ma tente pour la nuit au pied de l'abbaye. Mon bout de toile en nylon bleu acheté 30 € à La Redoute côtoie un des fleurons de l'architecture du XXè siècle. Au moment même où je finis de la monter, l'orage éclate. Les deux constructions tiennent le choc : le lendemain, l’abbaye est toujours debout, ma tente aussi. Elle avait déjà fait ses preuves, en nous sauvant d'une tempête, lors d'un précédent voyage avec ma chérie, mais franchement deux ans plus tard, à ce prix-là, je n'y croyais qu'à peine.

 

 

Mercredi 26 mai

 

La pluie est d'un ennui sidérant quand on vit dehors. Elle complique tout. Elle sape le moral. Elle empêche de faire du tourisme et gâche sans doute une ville d’Épinal, qui aurait peut-être pu être belle, celle de Saint Dié des Vosges également. Je n'ai pas l'euphorie des escargots dans de telles circonstances, j'ai plutôt la contrariété du lama fâché... car je peste. Je peste contre Épinal qui n'a aucune laverie automatique en centre-ville alors que ma dernière lessive remonte, que les précédente petites villes n'en avaient pas, et qu'il est grand temps d'en faire une ; je ne pue pas franchement mais le franchement n'est pas loin. Je peste contre mes choix de stop : j’accepte de monter dans une voiture qui ne va pas dans ma direction, je le regrette en arrivant à destination. Ensuite, je refuse de monter dans une autre qui ne va pas dans ma direction, je comprend mon erreur en regardant mon atlas un peu plus tard. Je peste aussi contre les nuits : quand est-ce que les températures vont monter !?! J'en ai marre des 5 ou 6° la nuit, qui m’obligent à dormir habillé et qui participent ainsi insidieusement à renforcer mes émanations corporels.

Je découvre aussi que ma tente achetée 30 € à La Redoute les vaut bien finalement. Elle n'est pas si étanche que ça.

On est fin mai. En mai, fais... Les proverbes doivent dater d'une époque où l'on pouvait encore compter sur les proverbes.

Les toilettes de la gare et la laverie de Saint Dié seront finalement mes petits moments de bonheur de ces deux jours, le terrain d'une maison en bord de route, le salut de mon mardi soir. Les médiathèques et les terrasses de café, mes refuges, le kisque de Baccara aussi, quand il n'y a plus rien à faire sinon regarder la pluie tomber.

L’église de Baccara est la petite surprise du jour, complètement étonnante.

Le soir, je m'endors dans une tente qui prend l'eau.

 

Jeudi 27 mai

 

Le soleil est apparu deux fois aujourd'hui. La première quand je me suis levé, il faisait beau. Ça fait un bien fou ! Le second quand j'ai vu Marylou descendre du bus. Un mois et demi que nous ne nous étions pas vu, nous avons 3 jours devant nous...

(…)

Nos retrouvailles se font place Stanislas - un beau cadre, pour se raconter ce qu'on a chacun vécu ces semaines passées, pour lui parler aussi de ces endroits que j'ai aimé, où j'aimerais que l'on retourne ensemble.

Nous prenons le café du lendemain matin sur cette même place, à déguster la vie qui passe.

 

L'objectif est ensuite de rejoindre le lac de Madine. La première voiture à nous prendre en stop est un taxi (!). Si je suis déjà monté dans un corbillard il y a plusieurs années, c'est la première fois qu'un taxi s'arrête. C'est ensuite, la joviale Priscilla qui fera un détour d'une dizaine de kilomètres pour nous emmener jusqu'à la butte de Montsec, qui surplombe le lac.

Après une discussion très chouette (mais aussi très consternante) sur la privatisation de La Poste et la détérioration des conditions de travail dans cette entreprise – car Priscilla y travaille, elle nous évite quelques heures d'attente sur les routes de campagnes et nous dépose sur la butte, au pied d'un monument complètement surréaliste au premier abord. Quand on sait que celui-ci a été construit par les américains, en hommage aux premières offensives des États-Unis pendant la Guerre 14-18, on comprend mieux le côté tape-à-l’œil de l'affaire.

68. Memerial US de Montsec 2.JPG

Nous faisons ensuite la moitié du tour du lac à pied, une super ballade qui nous fera nous endormir au bord de l'eau... après s'être bien marré de voir l'envol des cygnes, qui perdent beaucoup de leur grâce et de leur port majestueux quand ils s'élancent dans les airs.

 

 

 

 

Le lendemain, en deux voitures, nous rejoignons Reims. Surprise. On s'attendait à une ville un peu tristounette, c'est, au contraire, une ville bourrée de charmes et très vivante. Tellement vivante en ce premier week-end de soleil pour la ré-ouverture des terrasses de cafés, que les rues sont bondées, que les gens font la queue pour trouver une chaise où s’asseoir, que ça en devient ahurissant de voir une ville qui ne peut ni asseoir, ni faire manger tout le monde. Nous n'arrivons à trouver aucun restaurant, la chance nous sourit à un bar.

Depuis que nous partons en vacances ensemble, nous avons toujours réussi à rendre agréable n'importe quel moment... même les tempêtes de sable dans le désert, même les rafales de neige en bord de précipices au Maroc, même les pannes presque irréparables de taxi-brousse en Guinée, même le fait de se retrouver à deux mètres d'un crocodile (sans l'avoir prévu !) au Burkina... ce n'est pas un restaurant messin qui va nous assombrir le moral, marylou en est convaincue. Nous faisons traîner l’apéro de la longueur d'un sandwich, la vie est d'une belle complicité.

 

Si le samedi nous a fait nous balader au hasard des rues, le lendemain, nous choisissons la gare - superbe d'élégance - pour faire face à notre petit déjeuner. Là encore, le temps s'étire, les gens circulent et font de leurs petits gestes, de leurs passages éphémères, notre film du moment.

68. Z - Nuit du 28 mai - lac de Madine 1

Lundi 31 mai

Je me réveille d'une nuit à la belle étoile, ça faisait longtemps !!! Pour une fois la météo n'a pas fait ses caprices du mois de mai, je n'ai pas eu à monter la tente. (…) Le petit mot que j'écris sur chaque personne qui m'a pris en stop me permet de savoir que la prochaine voiture qui me prendra sera la 200è.

 

Cette semaine, je reprends à jouer. La dernière représentation était il y a dix jours... une éternité ! J'ai la chance de pouvoir dire cette phrase en ces temps où l'enlisement culturel a été de mise. J'ai la chance aussi d'avoir maintenu cette tournée en contournant quelques fatigantes interdictions et d'avoir trouvé sur mon chemin beaucoup de personnes qui pensent la même chose. J'en suis à ma 26è représentation en deux mois et demi, incroyable.

 

Voilà pour les chiffres. Les lettres maintenant : six, qui, dans l'ordre, donnent Rombas, la ville où je viens d'arriver. Jean-Louis m'accueille. Jean-Louis est un passionné passionnant qui me plonge, depuis le deuxième étage de sa maison, dans l'histoire de la ville. Puis nous gagnons le sous-sol – et son atelier – où il m'explique alors qu'il reconstruit des machines inventées par Léonard de Vinci, pour les exposer ensuite dans des musées. Jean-Louis travaille à la mairie, les machines c'est juste pour le plaisir ; les passions des gens m'impressionneront toujours.

 

Le soir, je rencontre et mange chez Agnès, la directrice de la médiathèque. Elle est dynamique, entreprenante, pleine de projets et spontanée. Elle a une vision de son travail basée sur la rencontre et de savoir saisir ce qui passe car « la vie offre de belles opportunités ». À l'heure où beaucoup professionnels de la culture privilégient les dossiers, la reconnaissance institutionnelle et les supports de communication, ça fait plaisir d'entendre quelqu'un qui fonctionne différemment.

Plus largement, on parle aussi du risque. Agnès n'a pas peur du risque, « Je le vois comme quelque chose de bénéfique ». Pourtant, le risque - j'en ai déjà parlé, est loin d'être une notion qui a la côte. À renfort de médias et d'uniformisation de la société, on met en avant le fait divers, on uniformise les peurs de notre société... alors d'entendre des gens qui s'en servent comme d'une petite dynamo, ça fait plaisir.

 

Le lendemain, je fais une présentation de la tournée en stop devant une classe de CM2. Organisée à la dernière minute, c'est une heure et demi de questions qui fusent dans tous les sens et c'est un régal de discuter avec les enfants, de les voir se projeter dans certaines choses. La question qui m'amusera le plus est déclenchée par mon téléphone, un appareil d'un autre âge, qui ne sert qu'à... téléphoner. Malgré les masques, je vois des têtes ahuries, pas de smartphone !!! : « Tu ne t'ennuie pas ? »

M'ennuyer ? Pas le moins du monde, ils sont encore plus surpris.

Ce qui m'ennuie, par contre, c'est de voir que des enfants de dix ans ne peuvent plus se passer de cette machine : sans elle, l'ennui. J'en profite pour leur parler du spectacle que je joue le soir, qui dénonce l’esclavage au Congo qu’entraîne nos modes de vies ultra-numérisés. Avec un brin de cynisme, d'ironie, ou d'à propos – chacun jugera... une phrase me revient en tête : « L'esclavage est devenue une valeur à transmettre dès le berceau ».

Je n'échappe pas à la règle, je suis confronté au même problème à la maison. Je laisse passer une pensée sombre pour me replonger dans l’euphorie des questions des enfants.

Je leur dit que cette tournée est né d'un petit rêves et qu'il faut toujours en garder dans un coin de la tête libre, pour ne rien regretter de sa vie.

 

Le soir, après le repas, Jean-Louis nous donne des lanternes lumineuses, dont la flamme leur permet de s'envoler. « Faites un vœu », nous dit Jean-Louis. Ma lanterne est dans le ciel, je fais le mien.

Jean-Louis a gardé son âme d'enfant et c'est beau.

...

 

 

Mercredi 2 juin

Ce matin, c'est un enfant de huit qui me prend en stop. Après ¾ d'heure d'attente et des dizaines de dizaines de voitures qui passent, c'est mon saveur. Son père n'avait pas spécialement vu la pancarte quand son fils lui a dit « Le monsieur va à Jargny, comme nous. On l'emmène ? »

L'apprentissage de la lecture est une bénédiction !

(...)

La voiture suivante est celle d'une femme qui bosse dans la sécurité. On parle de nos vies, elle évoque son mari souvent absent pour plusieurs mois et de ses amies qui ne comprennent pas comment elle fait pour vivre sereinement la situation.

Je la comprend. Elle.

On parle de ne pas subir la solitude, de l'indépendance de chacun dans le couple, de la joie des retrouvailles après une séparation. Mes absences sont moins longues quand je pars en Afrique de l'ouest ou jouer quelques part en France mais avec marylou, on se force toujours à ne pas s'appeler, ne pas savoir ce que fait l'autre pour vivre chacun quelque chose de son côté et avoir le plaisir de se raconter tout ça quand on se retrouve.

C'est une manière de faire que nous partageons, depuis que je vis avec elle, qui nous convient et permet aussi d'entretenir un certain romantisme que j'adore.

Ma conductrice ajoute  : « Combien de couples vivent dans la morosité, passées quelques années ? »

 

(...)

Ernest ensuite. J'ai beaucoup aimé mon trajet avec Ernest. Ancien sidérurgiste, il est énervé – comme moi - contre notre société. Sauf que lui a le bénéfice de son âge et de son passé : « Je me suis toujours battu pour que les générations futures vivent mieux. En 68, j'étais déjà sur les barricades ». Ernest a participé à de nombreuses luttes sociales. « Aujourd'hui on accepte trop de choses, on dit que c'est comme ça mais il n'y a aucune fatalité, il faut se battre pour changer les choses ! Combien veulent se battre pour plus tard ? Chacun cherche un confort, à améliorer sa petite vie, il n'y a plus grand monde pour penser à la génération d'après »

Ernest est fort en gueule, avec le sourire en prime. (…)

Ernest aime l'histoire aussi, on est près de Verdun. Je lui dit que je visiterai la ville à défaut de pouvoir visiter les sites autour. Ernest trouve ça dommage, il me dit : « Choisis un site, je t'y emmène ». Il fait un détour pour me déposer aux ossuaires de Douaumont, là où il y a le célèbre alignement de croix blanches, là où le sanctuaire abrite les restes, visibles, de ceux qui sont morts. Des restes exposés, avec une belle décence. Il y a aussi la forêt qui a repris le dessus sur la saccage des plaines aux terres déchirées : dans les trous d'obus il y maintenant des mares et tout autour, des arbres, des animaux. La vie a repris en respectant les morts.

 

Je visite ensuite la ville de Verdun, sur un des monuments aux morts je ne peux m’empêcher d'écrire une pensée de Mona :

 

Si la guerre répond parfois avec justesse à la guerre,

la violence ne sera jamais que l'ennemi de la paix.

...

 

 

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Je décide de m'arrêter à Saint Menehould, je m'installe à la terrasse d'un café pour faire mon défi de ce mercredi : « Le prochain texte que tu écriras sera une chanson sur la Norvège ». Comment diantre, marylou et Antoine ont-ils pu penser à ça ! Je n'écris jamais de chanson, quant à la Norvège je n'y ai jamais mis les pieds.

Je m'attelle à ma tâche. Il me faudra deux Perrier pour en venir à bout.

Je l'ai parcourue en lignes, de quelques tracés du doigt

Se perdre dans les virages, en atteindre le froid.

J'y suis arrivé de la longueur de mon index

Un parcours sur l'atlas, une envie de ton …

 

Il y a là les méandres où je me suis réfugié

Il y a là les plaisirs d'un imaginaire de papier

T'emmener en Norvège, se donner grands espaces

S'abreuver dune aurore, de montagnes, de vallons, et nos spasmes.

 

J'ai rêvé la Norvège comme d'un souvenir à venir.

J'ai rêvé la Norvège pour enivrer nos soupirs.

 

L'atlas s'est froissé de nous être allongés dessus

Tordus quelques routes, quelques villes, rien de plus.

Nous avions la tête au bord du cercle polaire

Et nos rêves enhardis, de sentir le froid, et de prendre l'air.

 

Nous avons goûté aux caresses des écorces de bois

Promener nos peaux jusqu'à des toi et moi

Nous donner nos corps, à l'envie, d'un élan sauvage

Et perdre le Nord, inondé d'une mer, en nage.

J'ai rêvé la Norvège comme d'un souvenir alangui.

J'ai rêvé la Norvège dans le creux de ton lit.

Jeudi 3 juin - Des nouvelles de Mona, enfin !

 

(...) Médiathèque de Châlons-en-Champagne. Je retrouve Aurélie - que je connais pour être venu jouer un spectacle il y a deux ou trois ans. Elle m’accueille avec son éternel sourire.

Si cette tournée a pu se faire, c'est en partie grâce à elle. L'idée lui plaisait et elle a très vite répondu oui au fait que je passe par Châlons.

Si ce carnet de bord s'écrit, c'est complètement grâce à elle. Pendant un échange téléphonique, elle me fait remarquer que le stop me laissera du temps : « Pourquoi ne pas écrire le récit de ces trois mois ? ... ».

Une des motivations de mon départ était de changer ma manière de diffuser des spectacles pour tenter de changer la manière dont on fait marcher ce monde. « … Des personnes qui veulent changer le monde tu en croiseras d'autres, c'est une belle occasion de recueillir leurs paroles. »

Aurélie a raison mais... à l'époque je reste sceptique. J'ai toujours préféré écrire de la fiction, l'autobiographe n'est pas ma tasse de thé. Même si j'ai dévoré bien des carnet de route (Moitessier, Tesson, Blanc-Gras, Hubler, Bouvier bien sûr, Kapuściński – un des mes préférés...) un voyage de trois mois en stop en France n'est pas non plus le récit d'une extravagance extravagante !

Pourtant, au fil des jours, l'idée s'installe et je me dis que je m'y essaierais. Si j'ai été sceptique au début, au bout de trois semaines, ce carnet est devenu un rendez-vous : j'aligne les pages et je m'amuse... merci Aurélie !

 

De la terrasse d'un café au saumon à la plancha du vendredi soir, on discute de tout et de rien, de nos vies, des attentes que l'on a, des rêves que l'on s'offre. La encore, comme avec plusieurs personnes rencontrées ces derniers jours, Aurélie me parle des risques que l'on doit prendre pour bien vivre sa vie. Elle en fait une si belle ode que j'écrirai ce poème en partant de chez elle :

 

Le risque est un sourire que l'on offre à la vie

Une tentative effrontée

de danser à l'ombre des mandariniers.

 

 

Je jouerais deux fois Les Dromadaires…. Une première fois pour les lycéens – et c'est une première en scolaire. La seconde fois à la médiathèque. (...)

Châlons sera aussi la ville des bonnes nouvelles : je reçois des nouvelles de Mona, enfin !

Un mail m'annonce que le roman que j'ai terminé l'an dernier va être publié dans les mois à venir. De ce seul fait, Mona, un des personnages de ce même roman existera vraiment, en chair et en livre ! Elle ne résumera plus à une succession de poèmes disséminées au hasard des rues.

​​

 

Et si Mona se manifeste aujourd'hui, autant lui faire un peu de réclame !

 

Le titre de ce roman ?

On ne peint pas de larmes sur le visage de celui qui meurt.

L’histoire ?

Wolfgang, un homme de soixante-douze ans part pour Baïkonour, sur les traces d'une photo de son enfance, une photo surréaliste. En chemin, il croise une jeune femme de vingt ans qui se défoule sur la vie. Lui n'a jamais eu d'enfants, elle refuse toute attache.

De Baïkonour à Conakry, la rencontre les bouscule, les interroge sur des choix de vies où certaines croyances disparaissent au profit d'un capitalisme qui imprime sa marque.

L'histoire du quête, là où nous emmènent nos rêves.

 

Je suis heureux. Forcément. D'ici un mois ou deux, je vous pouvoir tenir Mona entre mes mains.

Et comme les bonnes nouvelles savent se faire accompagner, j'apprends le lendemain qu 'un autre texte de spectacle « Après que la mer m'ait pris dans ses bras » va aussi être publié dans une revue, Jardin d'Essai. Un texte court qui parle des naufrages de l’actualité du monde.

 

Je reste trois jours sur Châlons, où je dors également chez Hélène et Myriam, deux collègues d'Aurélie. Chez l'une, mon envie d'installer des ruches ne fait que croître, chez l'autre – qui habite Reims, c'est le désir de voir des choses que je n'ai pas le temps de voir qui revient. Myriam me parle en effet, d'une espèce d'arbres qui ne poussent que dans la montagne de Reims.... de quoi titiller ma curiosité et mon goût des promenades.

Ce samedi soir, chez Boris et Myriam, sera aussi le samedi soir du ras-le-bol des tiques. Depuis quelques jours j'en retrouve plusieurs qui s'accrochent à pleine tête à mon corps ; si je trouve facilement de quoi dormir dehors, je fournis aussi à ces bestioles de quoi faire un plat de choix ! Cette fois, je n'arrive pas à extraire la tique. Boris m'emmène à la pharmacie du centre-ville de Reims et tant qu'à être là : « Ça mérite une visite ! Non ? » On fait donc le tour de quelques lieux emblématiques. Boris est enjoué, la visite est express mais super agréable... Quand je pense que c'est grâce à une de ces fichus insectes que j'ai pu voir la cathédrale de Reims, ce monument mythique où les rois de France étaient sacrés. My-tique... ces bestioles font encore parler d'elles !

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Lundi 6 juin, la veille et son lendemain !

En ce début de mois de juin, tout s'accélère, j'ai beaucoup de représentations à venir et quelques 1500 kilomètres en stop. Le temps pour écrire se rétrécit, je devine qu'il s'étouffera encore plus dans quelques jours...

 

Après la nuit à Reims, départ pour Florac dans les Cévennes. J'ai quatre jours devant moi, dont un dimanche et je me méfie des dimanches.

 

J'ai tord.

Il ne faut pas trop se méfier du dimanche qui dort... car tout le monde ne dort pas. Je vais vite. Treize voitures dans la journée dont celle de Juan Carlos. Juan Carlos est sculpteur, il est en ce moment installé dans une église à Hautvillers, berceau du champagne pour réaliser une sculpture de Dom Pérignon, l’inventeur de ce breuvage. Juan Carlos fait des sculptures qu'il expose partout dans le monde, il faut des performances aussi qui m'emballe ! Je lui parle d'un texte que j'ai écrit et que j'aimerais jouer dans une église – une église réformée car le texte bousculerait trop... il m'invite mais il faut que je vienne avant mi-juillet, date à laquelle il quitte sa résidence de création. Trop tôt pour moi. Tant pis. On discute à bâtons rompus, le trajet passe, pas le temps.

Juan Carlos s'appelle Juan Carlos Carrillo. Il est passionnant.

En fin de journée je veux passer la nuit dans un petit village près d'Autun. Ma dernière pancarte de la journée doit donc me mener six kilomètres plus loin...

Sauf que...

Sauf que Sylvie et Philippe s'arrêtent pour me prendre. Comme ils ont traversé le Canada en stop plus jeunes, prendre un stoppeur leur paraît normal.

Sauf que Sylvie et Philippe habitent quarante kilomètres plus loin. Comme ils ont dormi chez l'habitant pendant leur périple des grands espaces, m'inviter chez eux leur paraît normal.

Je profite donc de tout ce qui parait normal pour manger et dormir chez eux, avec en prime, le petit détour touristique qu'ils m'offrent pour aller admirer, à Digouin, le canal qui passe sur un pont au dessus de la Loire.

J'ai fait presque le double du trajet que j'avais prévu dans ma journée.

 

Le lendemain, lundi, la matinée est un calvaire. Je commence par faire une petite trentaine de kilomètre en... quatre heures ! Arrivé à Roanne, je tente de rejoindre St Étienne. J'en resterai à la tentative... impossible de quitter la ville ; j'attends plus d'une heure à deux bretelles de périphérique différentes. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase qui était déjà repli de pas mal d’amertume. Une goutte d'eau que je ressent du bord des larmes, j'ai envie de pleurer. Pour si peu, c'est idiot mais la fatigue de ces deux mois et demi passés, commence à se faire sentir. Et puis attendre sur le bord d'un périph n'est pas le type de moment rempli de sagesse et de plénitude que j'espérais de ce voyage.

 

À midi, je décide à reprendre le chemin que je m'étais fixé : celui des départementales et des petites routes. Je traverse Roanne en bus et discute avec Dominique pendant le trajet : Dominique qui descend au même arrêt que moi, qui marche jusqu'à sa maison sur le même trottoir que moi, qui demande à Roland, son mari, de m'emmener en voiture à un embranchement où je pourrais être vite pris. Il y a toujours des gens, quelque part, qui vous redonne le moral d'une ou deux gentillesses.

Je pensais que j'avais croisé, à ce moment-là, la bonne surprise du jour, mais celle-ci est encore sur la route, quelques kilomètres plus loin.

 

À St Germain-Laval, je monte dans la voiture d'une femme pour une ville située cinq kilomètres plus loin. Un très court trajet, donc, qui me laisse tout de même le temps de lui parler de cette tournée et de ma prochaine destination : les Cévennes. La femme me dit « Je m'arrête deux heures à Boën mais à 15h30 je pars pour Millau, si tu es devant ma voiture, je t'emmène ».

À 15h30 je suis devant sa voiture. Un bond de 300 kilomètre et je retrouve Fredo, un super pote d'enfance qui répète avec son groupe de musique dans un bar.... à Millau donc ! On boit un verre, il me laisse aller chez lui le temps de finir sa répétition. Je reprend le stop pour gagner Le Cresse, je me ferai prendre par un tracteur sur un ou deux kilomètres, le véhicule le plus original de cette tournée, puis je décide de faire les derniers kilomètres à pieds, les gorges du Tarn méritent bien qu'on les regarde au ralenti.

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Le lendemain matin, je rejoins Florac dans ce même décor grandiose des Gorges.

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A suivre