CARNET DE ROUTE

La tournée en stop

(3 mois sur les routes entre le 22 mars et le 25 juin)

est aussi l'objet d'un récit, dont vous pourrez lire ci-dessous des extraits que j'ajouterai au fur et à mesure de mon parcours.

Bonne lecture !

Jour J-2

3 mois. La dernière fois que je suis parti 3 mois c'était pour relier Dakar par voie terrestre, de là rejoindre la Casamance par bateau avant de prendre le train pour Bamako puis de s'enfoncer dans les franges du Sahara après Gao. C'était le temps où les islamistes n'avaient pas encore pris possession de cette ville devenu vile par leur simple présence.

C'était il y a longtemps, je commençais à dévorer le monde.

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Cette faim de partir a souvent ressurgi, partir et prendre le temps comme seuls les voyages qui s'étalent peuvent le permettre. A chaque fois je l'ai repoussée car ce n’était pas le moment. Si ! je suis parti, chaque année : Inde, Japon, Équateur, Nouvelle Calédonie, Espagne, Maroc... et une Afrique de l'Ouest arpentée dans tous les sens, un bilan carbone à faire pâlir les coquelicots. Mais toujours en grignotant les semaines, un petit mois par-ci-par-là, mais guère plus. Pourquoi ?

 

Ce n'était pas le moment.

De toute façon, ce n'est jamais le moment.

Et puis je me suis dit un jour, qu'il fallait que ce soit le moment sinon on passe à côté de nos plus belles envies.

3 mois, c'est quoi dans une vie ? C'est quoi face à ceux qui partent des années entières pour des tours du monde insensés, à pied, en trottinette, ou qui traversent l''Afrique en tracteur ?

C'est rien...

Si c'est rien, je peux bien le faire.

​Aujourd’hui, mon sac est prêt et les 3 mois n'attendent que moi.

Je trépigne d'impatience en cherchant ce que je pourrais encore enlever d'un sac à dos encore (toujours) trop lourd. J'ai les costumes et accessoires de 2 spectacles dans mon sac à dos, je ne peux pas les enlever, c'est mon gagne-pain... à moins que... Enlever la tente et parier sur le fait qu'il ne pleuvra pas ? 3 mois à compter du 22 mars.... risqué... 1 de mes 3 T-Shirt ? 300 grammes....

La bonne nouvelle c'est que la radio a annoncé que le couvre-feu passait de 18 à 19h, je gagnera 1 heure à trouver un endroit où dormir.

Dans quelques heures je pars pour aller.... ne rien faire ! La première représentation à Limoges est annulée mais j'ai décidé de garder mon itinéraire initial, de faire le parcours prévu et de laisser l'imprévu prendre la place de ce qui était prévu...

C'est pour ça qu'on voyage, non ?

23 mars – première nuit par -1°C

Le départ s'est fait sous le soleil. 14 voitures dans la journée, de l'ancien punk SDF au jeune commercial dans l’agroalimentaire (deux supers moments d'ailleurs !), tout le monde prend. Le stop a cette vertu : échanger avec des personnes qui ont des vies loin des nôtres.

Vers 17h je suis à Chauvigny. Je décide que ce sera la fin de mon parcours de ce premier lundi : couvre-feu oblige, il faut que je trouve un endroit pour dormir ; je m'arrête aussi parce que j'avance vite, presque trop vite, j'ai un jour d'avance sur ce que je m'étais fixé. Je longe la Vienne sur quelques kilomètres et derrière un petit cimetière, je trouve un coin tranquille, sous les arbres au bord de l'eau.

Chauvigny est aussi un clin d’œil au passé : c'est une ville que nous avons traversé avec ma copine, lors de nos vacances en stop il y a deux ans. Je suis content, ce soir je vais m'endormir dans nos souvenirs.

Première belle journée et première froide nuit : le thermomètre est descendu sous les 0°C, je me suis réveillé ce matin du givre sur mon duvet... ce qui n'a pas empêché la nuit d'être belle. Et les écureuils se sont invités de quelques regards curieux, m'observer sortir de mon lit éphémère. (...)

Une autre belle journée commence....

1. nuit du 22 mars (1) Chauvigny - une c

Une croix abandonnée derrière un cimetière :

une tête de lit originale

25 mars - extraits

Les températures oscillent entre 22° le jour et -2° la nuit, des écarts avec suffisamment de surréalisme en cette fin mars pour me prendre un coup de soleil. Hier, première nuit en tente, le luxe. Un repas chez Greg et Mauve qui m'ont accueilli, un couple qui vit au bord d'un étang transformé en carpodrome. On passe une super soirée à discuter, je découvre le monde des concours de pêche et du piercing. A eux deux, ils ont un passé étonnant, vécu en partie sur les routes en France et à travers le monde. Aujourd'hui, ils se sont sédentarisés et cherchent à vivre en autonomie : panneaux solaire, puits, fabrication et vente de terreau à partir des restes alimentaires de l'école du village, un projet d'aquaponie (faire pousser des légumes sur l'eau grâce aux déjections des poissons)...

Quand j'utilise le mot alternatif, il n'est pas pour eux... « Nous on vit comme ça, c'est tout ».

Si notre société vivait dans la simplicité de ce « c'est tout » beaucoup de choses pourraient aller mieux.

En échange de l'hospitalité, je leur joue La solitude du 3è Jour... « Un bon deal » comme dit Greg.... ce sera donc ma première représentation de cette tournée !

26 mars - extraits

Je ne suis pas inspiré pour écrire...

Un carnet de route ? Je le fais sur un petit carnet que j'ai toujours à portée de main, je note un mot sur chaque personne qui m'a pris dans sa voiture, quelques impressions aussi, qui alimentent en partie la page internet... mais je trouve mon récit bien fade.

Écrire autre chose ? Une fiction ? J'ai bien une idée de roman que je traîne depuis longtemps mais je n'arrive pas à la raccrocher à ce que je vis.

Je m'arrange donc autrement avec l'écriture, je m'amuse à repérer un endroit qui me parle (un mur, un banc, une grille....) et j'essaye en quelques minutes d'y inscrire une « poésie en colère » que je signe Mona.

Qui est Mona ? J'espère pouvoir vous le dire bientôt.

 

En voilà un exemple - Sur un banc, face à un parking peuplé de voitures et de cinq ou six arbres (à St Léonard)

 

J'ai laissé ma colère dans les veines du bois de ce banc

Qui n'a plus qu'à offrir à ceux qui posent ici leur séant

Que la vue d'un parking aux hauteurs dégagées

où jadis rayonnaient des centaines d'espoirs arborés

 

Vous aimez la nature ?

Laissez-là envahir nos villes !

Je me suis même permis d'écrire un poème d'une seule phrase sur la tombe de Gilles Deleuze !

J'espère que le fossoyeur, responsable du cimetière avec qui j'ai discuté – très sympa, ne m'en voudra pas. Le philosophe non plus.

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27 mars – extraits

 

Médiathèque de Limoges. Les médiathèques sont les nouvelles églises, ces temples où chacun peut entrer chercher un peu de repos, un moment de recueillement (entre les pages d'un livre) ou une extase. Mon extase à moi, c'est l'écriture. J’adore écrire, il y a là-dedans quelque chose qui me dépasse et dans lequel je me perds parfois.

 

Est-ce que la comparaison serait venue sans le dernier conducteur qui m'a emmené jusqu'ici ? Un prêtre.

Depuis longtemps, j'ai envie d'écrire un roman léger qui frôlerait la romance amoureuse, pour changer de mon écriture incisive sur les sujets de société. Une histoire qui aurait pour thème : une collection de récits d'histoires d'amour. Quand j'ai demandé au prêtre ce qu'il l'avait conduit à s'engager dans les ordres (une chose qui m'intrigue, pour moi qui suis athée depuis 2 générations), il m'a longuement répondu - dont cette petite phrase, qui aurait presque pu passer inaperçue : à l’époque j'avais 18 ans, j’étais amoureux...

L'idée que j'avais de ce roman faisait d'un prêtre le personnage principal, avec tous les doutes autour de l'amour que peuvent poser ces choix de vie.

J'aurais bien voulu creuser un peu plus mais notre trajet est trop court. On a parlé aussi de la fugacité des moments poétiques de la vie ; il m'a déposé à l'entrée du vieux pont de Limoges, qui rayonnait de toutes ses pierres baignées dans le soleil.

(...)

Je suis ici mais la représentation est annulée, je le sais depuis un mois, encore une fois cette question resurgit : qu'est-ce que je fous là ?

Je m'installe à une table et je repense au prêtre, à ce roman : est-ce que je ne pourrais pas partir de lui, inventer ce qu'il ne m'a pas dit ? L'idée me plait mais je n'arrive pas à avancer. Et puis le déclic : mon personnage ne sera pas prêtre mais un auto-stoppeur fictif dont la vie est remplie de tous les choix que je n'ai pas fait pendant cette tournée, de toutes les alternatives que je n'ai pas prises et qui aurait rendu ce périple tout autre.

Je devais jouer à la médiathèque de Limoges, à la place le début d'un roman y est né !

27 mars – extraits

​L’inattendu s'est invité un samedi soir. Je monte dans la dernière voiture avant de m'arrêter pour trouver un endroit où dormir et ....  Attendez, puisque l'écriture à cet avantage de permettre de bousculer le temps, remontons quelques minutes en arrière : il est 16h, je marche le long d'une route à la sortie d'une petite ville et j'entends une fanfare répéter dans une ancienne usine. Événement suffisamment insolite en ces temps de couvre-feu et d’interdictions multiples pour susciter ma curiosité. Après quelques hésitations pour rentrer dans l'usine, je décide de... poursuite ma route. Nul n'est parfait.

Un peu plus loin, je me poste à côté d'une station-service, quelques voitures passent, quelques autres s'arrêtent prendre de l'essence. À l'intérieur de l'une d'elle une jeune femme me fait signe de venir, elle passe par St Jean de Cole où je souhaite me rendre. On discute, elle me dit qu'elle sort d'une répétition de fanfare.... tiens donc ! J'aime quand les hasards se marrent. Musicienne donc, le théâtre l'intéresse peut-être... je lui parle de ma tournée en stop et de la possibilité de jouer chez l’habitant. Assez naturellement, elle me propose de venir dans sa colocation pour une représentation ; quant à leur jardin, il sera content d’accueillir ma tente. J'accepte évidemment ! Je passe donc la fin d'après-midi et la soirée avec des jeunes de 20 à 30 ans : skate & musique, pizzas, Times'up et console avant de leur jouer La solitude du 3è jour. Un beau moment. Merci Rebecca de m'avoir permis de vivre ce que je cherchais secrètement au cours de cette tournée : jouer pour la dernière personne qui m'aura pris en stop dans la journée !

28 mars – extraits

De bouche en aiguille, les oreilles ont tissé des fils et me voilà chez Brigitte pour deux représentations, toujours en public réduit, toujours chez l'habitant mais c'est une aubaine en ce moment et surtout ici, dans un tel cadre ! Je n'avais jamais mis les pieds dans le Périgord vert mais je suis enchanté ! Brigitte tient un gîte dans un minuscule village, elle vit avec sa fille Pauline, et entre elles les rires sont francs. L'accueil est sans chichis et j'aime ça, on se sent bien, un peu comme à la maison. Brigitte fait partie d'une association qui programme des spectacles à l'année, naturellement, elle invite les autres membres. Je jouerai deux soirs, le dimanche et le lundi, ce sera aussi la toute première du spectacle Les dromadaires ignorent tout du désespoir. Deux très beaux moments, des gens accueillants. Le lundi tombe même le jour de l'anniversaire Brigitte (une autre) qui rayonne ce soir-là. Philippe, magicien de métier, qui prospecte pour des maisons à vendre dans la région, venait d'arriver pour une chambre dans le gîte, une demi-heure avant le spectacle, il est aussi étonné que content de la soirée. Tout le monde se sourit, partage un verre... je n'en dis pas plus ici car le reste nous emmène dans quelques pensées philosophico-politique que je garde pour la fin de cette tournée, qui donnera un peu de recul à mes propos... à suivre donc, et merci Brigitte !

31 mars

Ce matin c'est mercredi et le mercredi est devenu un jour spéciale grâce à mon amoureuse et mon beau-fils. J'ai découvert, peu après mon départ, que mon sac à dos était truffé de petits mots, écrits à quatre mains. Au hasard de mes changements de chaussettes ou de ma toilette matinale, je lis de jolies phrases. J'ai aussi une enveloppe intitulée Enveloppe spéciale des défis du mercredi. À l'intérieur, des dizaines de petits papiers avec un défi à réaliser chaque semaine ; ce jour-là il s'agit de m'acheter un livre de poésie, Si je n'ai pas réussi à faire celui de la semaine dernière (placer le mot « banane » dans la discussion avec la première personne qui me prendrait en stop), celui-là est beaucoup plus simple.... il suffit de trouver une librairie. Bon, ce il suffit n'est pas si simple sur le trajet que j'ai choisi, peuplé de routes cantonales et de chemins vicinaux qui m’amènent jusqu'au Nombril du monde.

 

Le Nombril du monde est une terre de conte, un endroit improbable et poétique depuis qu'un certain Yannick Jaulin a transformé un champ et quelques cailloux (forts beaux au demeurant) en une terre fertile où poussent les histoires.

Comme sur les deux spectacles que je joue, l'un deux est un conte, je me dis que je ne peux pas ne pas passer par-là. Oublions le stop pour un moment, personne ne roule sur cette route. Une heure de marche, mon sac de 17 kg me semble encore plus lourd. Quand la première voiture passe, je tends le pouce à tout hasard, elle me prend ! Après avoir échangé sur nos activités respectives, Gaëlle propose de m’accueillir le soir, il n'est que 15h, je ne sais pas encore si je reste dans le coin ou si je rejoins Bressuire, nous restons sur un Pourquoi pas ?

Arrivé à Hérisson, je me balade entre roches et herbes hautes, profite d'un siège de voiture en granit, fauteuil improbable qui jouxte les bureaux d'où est géré ce lieu et les événements qui vont autour. Quand je suis venu, il y a au une vingtaine d'années, ces locaux n'existaient pas, il n'y avait que le festival et les souvenirs qu'il en reste entre deux éditions. Aujourd'hui ce minuscule village abrite un des lieux de l'oralité qui me séduit le plus en France. Si les histoires ne changent pas la face du monde, elles refont au moins le destin de certains géographies. Je passe du temps à écrire, je continue d'alimenter mon carnet de route et retravaille un autre spectacle en cours. J’échange aussi quelques bonjours avec les personnes qui travaillent ici. Un instant, je suis tenté de le leur demander si un spectacle les intéresse, comme ça, au pied levé : c'est bien ici qu'on dit vivre les contes et l'inattendu, non ? Je me rends compte que ma tentation est dirigée par le fait que cet endroit est réputé professionnellement et que donner une visibilité à ce que je fais serait tout à mon avantage.

Je repense aussi à la raison pour laquelle j'ai monté cette tournée des médiathèques : je voulais, pour une fois, sortir des dossiers de subventions, de la reconnaissance qu'il faut sans cesse rechercher pour continuer à exister dans ce milieu, je voulais travailler avec des médiathèques et des structures à qui le projet parle... et pour le reste, laisser faire le hasard.

J'avais contacté le Nombril du monde, je n'avais pas eu de réponse... je suis maintenant parti en stop, je suis sur la route, celle où j'avais décidé de laisser la plus belle place au hasard ; le hasard, je l'ai croisé tout à l'heure.

Alors plutôt que d'ouvrir la porte des bureaux, je prend mon téléphone et rappelle Gaëlle pour accepter l'invitation. Chez elle, on discute bio-énergie et des facultés qu'elle a à ressentir et percevoir l'invisible ; ce soir encore, je découvre une nouvelle facette de la diversité de l'être humain, c'est passionnant. En échange d'un repas, d'une douche et d'un coin dans le jardin pour ma tente... je jouerai Les dromadaires dans son salon pour elle et une amie.

Une jauge très réduite mais un chouette moment : quand les spectacles viennent sonner aux portes de la longueur d'un pouce, les moments deviennent vite magiques.

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Les arbres qui se laissent enfermer

ne pleurent plus la bêtise des hommes

ils la regardent de leur moignons déchirés

en laissant croire à des "tout comme..."

Les bétons dans lequel vous nous étouffez

seront vos larmes de demain

1er avril –

L'annonce du gouvernement n'a rien d'un poisson.... et merde ! Pardonnez ma familiarité mais un peu d'épanchement outrancier fait du bien en ces temps où j'arrivais tout juste à rendre simples des choses qui étaient compliquées... la tâche devient plus ardue, comment continuer ????

Retour sur la nuit du 31 mars et ce qui a suivi :

La nuit du 31 est agitée, l'annonce de Macron - que j'ai appris, dans les grandes lignes, vers 23h est un couperet. Les annulations vont s’enchaîner jusqu'à mi-mai... voire au-delà ? Comment remplacer tous ces contrats que je vais perdre ? Aurais-je le droit de me déplacer pour, au moins, jouer chez l'habitant ? Est-ce possible de rejoindre le sud de la France avec une attestation ? Ces questions me réveillent. L'idée d'un nouveau confinement / enfermement aussi ; on prend vite goût à la liberté, d'autant que toutes les contraintes et autres règles sanitaires n'avaient jamais entamées mon enthousiasme de partir mais j'avoue que là, je suis vaincu. Au score de l'homonymie, le Président a gagné :

Emmanuel M. 1 – Emmanuel L. 0

Groggy... mais pas K.O.

 

Je remonte vers la Loire-Atlantique, curieusement ces journées seront aussi mes premières journées un peu plus galères en stop, où j’attendrai, plusieurs fois, plus d'une heure au bord de la route, où je serai déposé du mauvais côté de villes qu'il me faudra traverser à pied.

Même si la représentation est annulée, je passe à Bressuire le jour prévu, pour aller saluer les personnes qui m'avaient invité à jouer, le verre chez Marylène de l'association "Survie" puis l’accueil chaleureux à la médiathèque me remonte un peu le moral.

Je vais aussi à la librairie acheter un recueil de poésie pour réussir mon Défi du mercredi. Dans les rayons il n'y a qu'un seul livre de poésie. Un seul, certes... mais le bon ! Je découvre et dévore Erri de Luca que je ne connaissais pas : de très courts poèmes qui sont d'astucieux sourires, un autre très long, ancré dans l'actualité du monde que je trouve magnifique.

 

Je passe la fin de semaine à organiser les reports de dates - pour une très grosse majorité des cas, chacun veut reporter et non annuler. Humainement, ce qui se passe est chouette.

Un coup de fil inattendu (dont je parlerai plus tard) me fait aussi prendre conscience que d'autres horizons restent ouverts.

Cette tournée en stop continuera donc dès que possible, une seconde est prévue pour le printemps 2022 car il est impossible (et pas forcément judicieux !) de décaler toutes les dates avant les vacances d'été.

 

Les vendredi et samedi soirs sont consacrés à jouer chez de très bons amis (Pat & Julie puis Mélina & Bernie) ; des représentations qui se sont organisées au dernier moment mais qui me permettent de clore cette semaine sur une belle note.

Là encore jauge très réduite - surtout le samedi, ce qui me permet de jouer de silences et de regards avec plus d'intensité que lorsqu’il y a un public nombreux. Hélène, la sœur d'un ami qui est là ce soir-là pour La solitude du 3è jour me propose de venir jouer dans les Alpes de Haute Provence. Une proposition qui relance d'autres bouts d'espoir. Il faut attendre de connaître la suite des annulations et reports mais Pourquoi pas ?

 

 

Le samedi midi, alors que j'ai pris le temps de faire sécher ma tente et mon duvet aux abords du Cardo, une grosse station de tram de Nantes que je connais par cœur pour y passer souvent, je me sens à l'aise de cette incongruité - vivre dehors permet de se sentir chez soi partout : un bout de parking pour étaler ses affaires avant de refaire son sac, une place de village où prendre son petit déjeuner, un coin de rivière où dormir, une laverie automatique pour faire ses lessives et écrire... le monde nous appartient, c'est une sensation merveilleuse.

 

 

Les poèmes de Mona perdent parfois leurs revendications pour un  peu plus de douceur :

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- Je t'aime Rose

- Moi aussi, Pierre

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7 avril - extraits :

Quatre jours sont passés depuis mon retour. Je relis mon carnet qui me dit que je suis monté dans 64 voitures. Je repense à des personnes, des moments. La nostalgie est un sentiment du presque-présent, j'ai envie de repartir. Et comme les choses commencent à se préciser, cette tournée repart demain... chaotique, pas du tout comme prévue, pas d'une seule traite non plus mais en pointillé, dans des cercles concentriques de 10 km de rayon, sur une ligne de crête qui chevauchent les textes de lois... Rester dans la légalité... ou du moins y coller d'assez près.

Je laisse ouverte une parenthèse dans ce carnet de route...

 

Une parenthèse ouverte pour mieux y laisser s'engouffrer l’impertinence des courants d'airs.

Rien n'est fini...

À bientôt !

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Les horizons sont des murs qui sourient...

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Du lundi 5 au dimanche 11 avril – prisonnier d'une toile d'araignée.

Faire que cette tournée ne s'arrête pas.

Celui qui, le premier, a rendu l'idée possible est Camille, un ami chez qui il était convenu que j'aille jouer. Il m'appelle le 1er avril, le lendemain du discours de Macron ; nous savions tous alors que celui-ci n'avait rien d'un poisson.

«  Allô, manu, t'as entendu l'annonce, tout est arrêté... mais toi, tu fais quoi ? »

Mais... Il y avait de la force dans ce mais ! Une minuscule conjonction qui signifiait qu'il n'y avait rien d'évident à ce que j'arrête.

 

Je me dis que si cet ami est toujours prêt à ce que je vienne jouer, il n'est peut-être pas le seul. La tournée allait continuer, différemment mais continuer. Je contacte deux autres couples d'amis qui veulent bien jouer le jeu et inviter un spectacle dans leur salon pour la semaine à venir, deux autres la suivante.

Pour rester en accord avec la législation, je déclare que je vais, non pas jouer mais répéter chez l'habitant – ce qui est effectivement le cas puisque je dis aux personnes qui m'accueillent qu'il n'est pas nécessaire d'inviter voisins ou amis afin de ne pas provoquer de rassemblement. La nuance est subtile mais ma compagnie de théâtre peut ainsi me fournir une attestation qui justifie mon déplacement et je m’organise ainsi une tournée en toile d'araignée : partir d'un point fixe (ma maison), aller jouer chez l'habitant, revenir, repartir, revenir, repartir... jusqu'à la fin du confinement.

 

Cette semaine, je joue donc chez ces deux familles d'amis proches. À chaque fois, je demande à dormir dehors pour retrouver le petit goût d'une vie en plein air qui a nourri ces quinze derniers jours. Il se trouve que ces deux couples ont chacun construit une cabane dans le jardin, j'y dormirai... au sec, car pour la première fois où je dors dehors, il pleut !

Je voyage avec mon sac à dos mais aussi avec un petit paquet de chance.

18. Nuit du 8 avril - fanfan et seph.jpg
19. Nuit du 9 avril - sam et noëlle.jpg

Au matin de la deuxième nuit, je me réveille avec l'idée de laisser dans la cabane, un petit mot, une poésie signée Mona. J'essaierai le plus possible, par la suite, de laisser cette empreinte poétique, comme un petit souvenir de mon passage.

 

Les cabanes sont des îlots suspendus

entre le chant des oiseaux et une aube à peine vue.

Elles volent quelques rêves à celui qui s'endort là

pour les mêler aux rires des enfants, des fleurs et des lilas.

 

Ces deux jours sont aussi l'occasion de tester le stop, de me rendre compte qu'il y a beaucoup moins de voitures à circuler, que les gens me semblent plus méfiants, que le rayon des dix kilomètres autorisés rend les longues distances moins aisées. Les deux seuls voitures qui me prendront seront... des camions.

 

 

À l'issue de ces deux jours de « répétition-spectacle », je retourne chez moi et attends de repartir. Je ne me sens pas très bien.

Ce qui me plaisait dans ce projet de tournée, au moins autant que le fait de jouer, c'était le voyage et inattendu.

En rentrant chez moi, je perds le voyage. Je perds inattendu. Je perds l'âme de cette tournée.

Je suis là, à la maison, prisonnier d'une toile d'araignée que j'ai moi-même tissée.

 

Faut-il repousser à plus tard ce petit bout de rêve que je m'étais offert ?

 

« M. Macron, ne m'en veuillez pas mais je repars. Je repars au-delà de cet horizon de dix kilomètres qu'impose le confinement. Je respecterai la loi le plus possible mais s'il faut s'en écarter, je le ferai aussi. Nous n'avons pas les mêmes rêves, vous et moi, ni les mêmes utopies. Les miennes sont de faire de la rencontre un point de départ, et non de prôner l'isolement.

Je vous laisse gérer la pandémie à votre manière, je ferai, de mon côté, tout ce qui relève du bon sens pour protéger les personnes que je vais croiser.

Je vous laisse continuer à dresser des murs et des barrières, moi je veux faire du monde ma maison en espérant qu'un jour, chacun puisse aussi le faire à sa manière.

Je vous laisse à vos ambitions politiques, moi je retourne dormir dehors. »

Lundi 12 avril - extrait

Ce soir, je joue à 100 km de chez moi. Ma crainte est que le stop ne marche pas bien mais ma crainte est mal fondée. Si je fait un petit bout en train pour sortir loin de Nantes, les deux voitures qui me prennent ensuite me font arriver avec de l'avance. J'en profite pour m'installer en bord de Loire, poser mon sac à dos sur le ventre et le transformer en bureau, écrire, pique-niquer... liberté.

La joie de retrouver mes bureaux  en plein-air :, mon sac à dos renversé, un banc public au soleil, une table près d'un étang...

22. bureau à l'étang de St Georges sur L

Le soir je joue La solitude du 3è jour, suivi de Sept réalités sur le coltan qui posent des questions d'un tel merdier que tu aimerais les voir ailleurs que dans ta tête.

Ce deuxième texte est une suite du premier, il en reprend un des personnages pour dénonce les effets pervers de l'ultra-numérisation du monde à travers la voix d'un homme qui dirige des mines au Congo.

 

Camille qui m'invite ce soir-là est content que je sois venu jouer ce spectacle-ci chez lui. C'est quelqu'un pour qui la lutte contre la numérisation du monde est importante et parfois il se fait railler par son entourage quand il aborde le sujet.

En discutant après la représentation, en cherchant à comprendre pourquoi les effets négatifs du smartphone sont tellement occultés, Morgane, son amie, aura cette phrase que j'espère prophétique : « Regarde avec l'alimentation, pour beaucoup le bio était un truc marginal il y a quelques années, maintenant de plus en plus de gens intègre la lutte conte les engrais et les pesticides comme quelque chose de normal. Dans dix ans, ce sera peut-être pareil avec le numérique, les gens seront plus critiques vis-à-vis de ça. ».

Je reste deux jours chez eux, sur cette île de Loire où Camille me dit : « Quand tu vis sur l’île, tu as l'impression qu'un autre monde est possible ». C'est vrai qu'on s'y sent bien. (...)  « Sur une île, les gens ont une vraie conscience du milieu où ils vivent, il y a une évidence à préserver là où ils sont ». Il me cite des exemple, me montre des parcelles, de vivre avec les crues, de la particularité des constructions qu'on ne voit pas au premier coup d’œil, me parlent des voisins...

Je me prends à rêver : faisons de nos lieux de vies, des îles !

 

Un peu plus tard, Morgane me fait visiter Ô Local un salon de thé / restaurant / boutique de créateurs (à base de matières recyclées) qu'elle a monté avec Emilie il y a un an. Un lieu magnifique et engagé, en bord de Loire, dans le bourg de Chalonnes. Je ne peux que le conseiller, vous inviter à entrer. Je ne vous dis pas que le patio est superbe sinon ce serait dévoiler une partie du charme de ce lieu... zut, trop tard !

De retour chez eux, me vient cette phrase-poème signée Mona, qu'un départ un peu précipité m'a fait oublier d'inscrire sur leur parterre. (Morgane le fera pour moi un peu plus tard).

 

La simplicité d'une vie tient parfois au nombre d'oiseaux qu'on voit de sa fenêtre.

23. Mona chez Camille et Morgane BASS DE

Mercredi 14 Avril.

 

Mercredi, jour des Défis du mercredi. Mon défi de ce jour-là est un événement : mon amoureuse et mon beau-fils m'invitent à rejoindre Nantes pour une soirée en famille. Au lieu de faire les vingts kilomètres qui me séparent de la prochaine maison où je dois jouer, je rebrousse chemin sur cent kilomètres.

Trois voitures plus tard, nous nous retrouvons tous les trois à l'hôtel où je souffle ma quarante-sixième bougie. C'est beau, une flamme.

 

 

Jeudi 15 Avril

 

Je suis sur l'île de Béhuart, qui, outre le fait qu'elle est magnifique, a la particularité d'être la seule commune de France à être une île. J'y suis arrivé au terme d'une balade magique sur les bords de Loire avec, en prime, un bout de bras du fleuve à traverser grâce à un bac que l'on tire soi-même avec une corde. Encore une fois, l'imprévu donne sa note poétique à la journée.

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Sur l'île, Hélène et Seb m'accueillent pour un repas et une nuit, pas forcément pour jouer. Nous passons la soirée à échanger. Ici plus encore qu'à Chalonnes, je sens la Loire très présente, elle fait partie d'un quotidien, les crus n'y sont pas étrangères. La dernière a fait monter l'eau de 5m03 ! On me montre des photos, c'est (très) impressionnant. Loin d'être un désagrément, Hélène et Seb le vivent comme quelque chose d'unique, qui particularise ce lieu et dont ils s'émerveillent.

Si l'île est apaisante, ici encore, je ressens de la colère contre l'évolution de notre société : Hélène va arrêter son métier d'infirmière car elle en a marre de ne pas avoir assez de temps pour bien s'occuper des patients - encore une infirmière qui n'en peux plus ! Seb est encore plus énervé qu'elle, l'évolution vers laquelle notre société tend le dépasse... comme il dit « J'ai l'impression de ne pas vivre à la bonne époque ». Lui a déjà arrêté son boulot et tous les deux ont décidé de reprendre une ferme laitière en bio.

À mon tour, je leur parle de théâtre, d'écriture, de voyages sur le continent noir. Ce que je fais les intrigue et à 23 h, on décide que le plus simple est que je leur joue un spectacle, chose faite dans la foulée avec La solitude du 3è jour.

 

Le lendemain, je rejoins Angers pour un dîner chez Céline et Bernard. Une soirée sans spectacle, mais des discussions passionnantes sur la dette liée à cette pandémie et sur les graines de légumes et de fleurs que Bernard fait pousser dans son jardin pour les revendre (encore un qui se reconvertit !). Après le repas, nous rentrons les plants de légumes pour leur éviter le gel de la nuit à venir. Je sens que m'occuper du jardin à la maison commence à me manquer ; je me dis que quand je serai grand, je serai sédentaire.

 

Dimanche 18 avril.

 

Je suis arrivé depuis hier au Théâtre de l'Evre près de St Florent le Vieil. C'est un lieu où je devais officiellement jouer. Représentation annulée, donc – confinement oblige - mais après avoir invité un comité (très) restreint d'amis et voisins, on s'était dit que je pouvais bien jouer Les Dromadaires. Le fait d'être dans un théâtre, et non plus chez l'habitant, donne un côté clandestin encore plus fort à ce moment. Il y a quelque chose d'assez jouissif pour tout le monde.

J'aime ce théâtre où je viens jouer régulièrement, pour la simplicité d'accueil que réservent à chaque fois Véro et Olivier, pour le public que je retrouve et les liens qui se nouent... En partant, j'y laisse ma petite phrase-poème :

 

Le théâtre est une énigme qui se cache à l'ombre des cerisiers

une joie clandestine de moments dérobés à des temps confinés

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