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"Performance d'écriture"
Une semaine sur une place publique. Jours et nuits.

2026. Lundi 25 mai 9h à au samedi 30 mai à minuit.
Place du marché à Cunlhat (63)

« Pourquoi t’as fait ça ? »

Rester une semaine sur une place publique, à écrire, l’idée m’avait traversé la tête il y 2 ou 3 ans, j’attendais l’occasion. Aucun concept, ni démarche artistique, ni même référence à la Tentative d'épuisement d'un lieu parisien de Georges Perec (que je n’ai d’ailleurs pas lu) mais plutôt le plaisir de faire des choses qui me mettent dans des situations improbables, et me dire qu’à essayer des trucs insolites il en sort forcément quelque chose.

Arriver sur une place, s’installer sans que personne ne soit au courant. Ne rien en attendre et attendre.

… avec, quand même, l’envie d’écrire des portraits poétiques ainsi qu’un carnet de « voyage » – dont voilà ci-dessous des extraits, dans le désordre.

Rendez-vous avec la chance

Lundi 9h, je descends de voiture et découvre cette place que je n’ai pas choisie : la place du marché de Cunlhat, petit village de 1300 habitants dans le Puy-de-Dôme. Voilà ma maison pour une semaine, un banc circulaire autour d’un arbre, une supérette, un café, des toilettes publiques, un petit coin de pelouse et beaucoup de bitume : ça manque de charme mais ça sera facile à vivre. Il y a même un mini-préau dans le prolongement des toilettes : je pourrais m’y abriter s’il pleut, ou y dormir.

(…)

Une canicule est annoncée, l’éventualité d’affronter une semaine de pluie et de froid (il a neigé sur les crêtes la semaine dernière) se dissipe, j’ai de la chance !

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Politique du banc public

2h passées à lire, le banc fait mal au dos, le dossier saccage le plaisir de la lecture et le plaisir de s’asseoir tout court. Avant d’installer des bancs publics, les élus devraient les essayer : 2h de lecture obligatoire, à l’ombre des érables avant toute prise de décision municipale !

 

 

Quotidien du banc public

Douze heure que je suis là, l’ennui s’installe sans vraiment m’ennuyer... étrange sensation.

(…)

Je retourne au banc pour manger, comme quand on retourne à sa cuisine ou son salon. Mon canapé de banc a le dossier qui me fait mal mais on s’habitue, on se décale, on se replace, on s’allonge ; la vie sur ce banc est une vie de contorsions.

Les nuits de l’appréhension

Les soirs sont des moments d’appréhension : le premier soir parce que c’est le premier, est-ce qu’on va venir me déranger ? La police me déloger ? Est-ce que … ? Je m’installe sous le mini-préau, dans le prolongement du bâtiment des toilettes publiques, à l’abri des regards et d’un orage qui menace. Là encore, j’ai une chance énorme avec ce recoin. Je ne sais pas si j’aurais pu m’installer au milieu de la place, à la vue de tout le monde, encore moins avec la tente. La lecture et l’écriture me servent aussi de cachettes, me donnent contenance.

(...)

Le recoin-préau n’a pas suffit pour être tranquille ; vers minuit, j’ai peur, une vraie peur…. ça faisait longtemps que je n’avais pas eu autant peur. Alors que je dors très profondément, je suis réveillé par une personne avec sa lampe torche et son chien, on échange quelques mots et une voix de femme s’excuse de m’avoir dérangé, sans doute autant effrayée que moi. Je me rendors jusqu’au petit matin, jusqu’au chant des oiseaux…

La seconde nuit, nouvelle appréhension sur un autre éventuel réveil, d’une personne qui serait moins bien intentionnée ; l'imaginaire travaille vite dans ces cas-là. Je pense au marché qui va s’installer dès 6h-6h30 du matin, je mets mon réveil.

Les nuits suivantes, sur mon lit de béton, je me sens enfin (presque) dans ma chambre, l’appréhension a disparu… a ceci près que la vie du bar du vendredi soir - festive et tardive -, me fera fuir la place à minuit pour aller dormir ailleurs.

 

Portrait Doug :

Doug a le cœur de deux couleurs, qui naviguent entre noir et rouge, entre passé et avenir, dans des sentiments contradictoires. Il est arrivé à Cunlhat, il n’y a pas si longtemps ; pour lui ce village est un point d’interrogation où il doit apprendre à se trouver. Doug a le corps marqué de son passé, il s’y est tatoué des souvenirs. Il a le regard qui se perd parfois dans quelques inquiétudes mais il a envie d’affronter sinon l’avenir au moins le présent. Sous les tatouages, il y a une vraie générosité, qui lui fait offrir un café à un parfait inconnu. Il sait reconnaître une galère, c’est d’elle qu’il a sans doute saisi le sens du mot partage.

Doug sait donner il attend maintenant que la vie lui offre la même chose en retour.

 

Rencontres et jugements

Des rencontres il y en a eu beaucoup, en voilà une, marquante.

A mon premier réveil, un peu avant 6h, alors que je suis encore dans mon duvet, un homme est à sa fenêtre, dans l’immeuble face de moi. Il m'interpelle : Tu veux un café ? J’acquiesce, me lève et monte chez lui. On boit un café, un deuxième, on discute. Doug et moi avons deux vies très différentes, il a un passé compliqué, de ceux qui ne se racontent pas en totalité ; j’ai quant à moi, une vie que je peux qualifier de simple et culturellement remplie. La richesse de notre rencontre tient en ce qui manque sans doute chez l’autre. Il m’a montré l’évidence de l’invitation et de l’accueil. On a beau revendiquer ne pas être dans le jugement, être ouvert à l’autre, je me suis demandé si j’aurais été capable de faire ce qu’il a fait : apostropher quelqu’un qui dort sur le trottoir en bas de chez soi et l’inviter, tout naturellement.

Détail agréable en prime, j’ai pu prendre mes douches chez lui, la seule chose qui me manquait pour que cette semaine soit parfaite.

De mon côté j’ai (ré)activé en lui un goût pour l’écriture ; il est venu quelque jours plus tard me déposer une feuille où il avait écrit mon portrait, très poétique, j’ai été touché. Il m’a envoyé un message depuis, me disant qu’il allait essayer de continuer à écrire.

(...)

Assez vite, le rituel s’est créé : lever vers 6h avec les oiseaux (et les premières voitures), un premier café chez Doug pour redescendre ensuite sur mon banc et écrire en attendant que le bar ouvre. A 7h30, second café en terrasse, chez Céline - avec cet heureux hasard, avoir écrit son portrait le jour de son anniversaire ! Je l’ai recopié sur une carte postale pour lui offrir en cadeau.

Portrait Céline :

Céline est un sourire, elle a le cœur en gaîté. Si elle est arrivé à Cunlhat, ce n’est pas un hasard. Céline a de l’intuition, de celle qui lui a fait quitter les bords de Loire pour les montagnes, des petites montagnes, des vallons de vie qui donnent des reliefs au présent. Avec son mari et sa fille, elle fait revivre une certaine âme du village, un lieu où les discussions s’entrecroisent, où l’on écoute aussi certaines confidences, parfois intimes… parfois potagères… Le quotidien se partage dans les bars et Céline est propriétaire de celui de Cunlhat. Elle offre un futur à ce bistrot, elle prolonge les souvenirs d’une autre femme avant elle, des souvenirs vieux de 88 ans.

Céline distribue les bonjours comme pour repeindre la vie, la repeindre dans des nuances aux couleurs pastelles.

Isolement et sociabilité du banc.

Je pourrais me mêler un peu plus à la vie de la place, j’ai aussi besoin de ma solitude, même devant tout le monde. Parfois je refuse une invitation à boire pour me réfugier sur mon banc-salon et lire. J’ai besoin de ma solitude, même étalée sous les regards.

(...)

La vie sur un banc attire la vie de ceux qui fréquentent les bancs.

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Le regard et le statut.

Dans les regards, ce lundi matin, j’étais le randonneur. Quelques heures plus tard, toujours sur le même banc, je suis devenu l’énigme. Pascal est venu me voir ce lundi soir, savoir si tout allait bien pour moi, si j’avais besoin de quelque chose ; on parle un peu et après notre échange, j’écris son portrait - avec ce qui sera mon « protocole » de la semaine, en deux questions : Quelle est ta couleur préférée ? Cunlhat, c’est quoi pour toi ? Puis j’écris, 3-4 mn, pas plus. Puis je lui lis.

(...)

Mardi soir. Az descend du bar, accompagnée. Il me présente Kahina et me demande si je peux écrire son portrait. J’écris, je lui lis. Kahina me demande à son tour si je peux écrire le portrait de Fiona. Je monte au bar, j’écris. Symboliquement ça y est, je suis devenu le portraitiste du village, j’ai ma place sur la place ! Je suis heureux. En 2 jours, je suis passé du statut de randonneur-SDF à celui de portraitiste.

Céline, la patronne ne me dit qu’elle a été très émue quand je lui ai lu le sien ce matin.

(…)

Artistiquement, c’est difficile de se renouveler sur des temps d’écriture de 3-4 mn… mais ce qui est important c’est ce qui se passe socialement.

La poésie a une force que je viens de comprendre.

(...)

J’ai fait le portrait d’une personne de chaque commerce de la place : Emmanuelle du Vival, Amélie de la pharmacie, sur le marché aussi avec Patricia, la vendeuse de fraises. Du bar au marché, les rumeurs vont vite.

Le journal La montagne, a aussi entendu parler de cette « performance d’écriture », et intrigué, viendra faire un papier sur le sujet. Je n'avais rien demandé mais un journal, ça amplifie aussi la rumeur et c'est tant mieux !

Le slogan de la dent cassée

Un bout de dent cassé hier, dent cassée d’un lundi férié, ma langue se cisaille par le dessous, parler me fait mal et je dois jouer samedi un très long monologue… la vie complique l’intérieur de ma bouche. Ce mardi matin, j’envisage de repartir pour Ambert. Heureusement, il y a un dentiste à Cunlhat. Heureusement il y a un désistement aujourd’hui. Heureusement que la vie est faite d’heureusement me dit ma bouche… pendant que ma tête ajoute : un service de santé publique qui prend soin d’une dent, il faut en prendre soin !

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La poésie des murs

En plus de mon journal de bord et des portraits, j’écris aussi sur les murs et les trottoirs, avec une craie liquide, de très courts poèmes que j’essaye de mettre en adéquation avec le support. J’en écrirais une bonne vingtaine, dont ceux-ci :

Le chien aboie et c’est un poème en soi

 

Ouvrir des lucarnes de paix, dans un monde rouge-sang

Y imprimer l’espoir, et la couleur du vent

La poésie des trottoirs est une poésie qui s’étire sans rien vouloir dire

Le dernier sera pour le banc hexagonal où j’ai passé la semaine, un souvenir-signature :

Ce banc est un hexagone de vie

il déroule une géométrie du temps présent

il se donne pour infini mille détails à contempler

Ce banc est un cycle qui tourne autour de son ombre 

il offre du repos au voyageur en mouvement

il offre la poésie au voyageur immobile.

La restitution

Samedi après-midi, toujours sur la place, Semer en territoire organise 12h de poésie, de midi à minuit, j’ai une carte blanche sur un créneau d’une heure, à partager avec Guerschom – dit Guer2Mo, un slameur et activiste congolais qu’Étienne Russias de Semer en territoire a fait venir pour une résidence d’un mois. Nous nous donnons chacun 25 mn ; j’y raconterai ma semaine en y insérant certains portraits. Les 10 dernières minutes sont un trio, où Guerschom et moi improvisons à partir de mots donnés par le public sur une danse d’Eric.

Eric, je l’avais rencontré le lundi, au CADA (Centre d’Accueil aux Demandeurs d’Asile), j’avais écris son portrait et nous avons tout de suite sympathisé. Guershom le connaît bien et ce final de spectacle a été un super moment de partage.

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Deux cadeaux

La semaine précédente, après quelques bières en terrasse et des discussions où nous nous sommes découverts un goût commun pour les essais de Baptiste Morizot, je raconte à Jérôme (qui a programmé la tournée de Requiem pour un smartphone) ce que je vais faire la semaine suivante. Le lendemain, Jérôme m’offre un livre de Morizot, co-écrit avec Suzanne Husky : Rendre l’eau à la terre. Je suis quelqu’un peut qualifier d’« éco-anxieux» ou de «lucide sur le génocide environnemental en cours » selon le prisme de lecture de chacun. Après Par-delà nature et culture de Philippe Descola, et les conférences d’Olivier Hamant, c’est la troisième fois que je vis une révolution intérieure avec ce livre qui offre beaucoup plus qu’un espoir, mais plutôt une chance de se dire que des changements à courts et moyens termes sont possibles sur notre rapport à l’eau et à la terre : il suffit simplement de penser en castor… Je passerais des moments savoureux à lire, avec en prime, beaucoup de notes qui alimentent le prochaine spectacle que je suis en train d’écrire sur l’IA et les data-centers.

L’autre cadeau, c’est l'arrivée de ma chérie, qui a pris 3 jours de vacances pour me rejoindre. Elle a loué une chambre à deux rues de "chez moi" où je dors sur mon lit de béton. Au-delà de quelques escapades tendrement complices chez elle, nous passons les derniers jours ensemble sur la place (avec en prime, une initiation au golf !!! - merci Gérard). J’ai la chance de vivre avec quelqu’un qui aime l’insolite et qui a cette même envie de faire que le quotidien ne soit jamais quotidien.

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De l’expérience au « spectacle ».

Une semaine merveillante et bousculeuse, poétiquement sociale, une parenthèse sans écrans (ni smartphone - absent de ma vie, ni même ordinateur - resté dans mon sac), retour au stylo et au papier, à la parole et au temps qui s’étire. Je ne pense pas retenter cette expérience pour garder la puissance de ce beau souvenir ; j’ai par contre envie de la mettre en forme et en scène pour en faire un « spectacle » sur un temps plus court de 2 ou 3 jours.

J’ai toujours été attiré par l’écriture de portraits. Les premiers l'ont été lors d’une tournée en stop en 2021 – et peuvent se lire ici.

Je propose maintenant d'en écrire d'autres, dans ce qui s’appelle :

Le portrait est une poésie qui s’ignore.

Cette « performance d’écriture » s’est faite lors d’une tournée de Requiem pour un smartphone, organisée par la ComCom Ambert-Livradois-Forez, et s’est insérée dans l’événement Mai en poésie de Semer en Territoire qui se clôturait par

« De Midi à Minuit, poésie ! »

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